Bonne nuit Punpun

L’avis du renard

Jaune pétant, bleu-vert, fuchsia, émeraude, orange, violet… dire que les tranches attirent l’œil dans une bibliothèque ou une librairie est sans doute en dessous de la réalité. Intrigué, je prends le tome 1 en main. La jaquette – toutes les jaquettes – sont unies, avec pour seul ornement un dessin gaufré. De plus en plus étrange… J’ouvre donc.

Couverture
Quand je vous dis que les couvertures sont voyantes !

Là, c’est la claque. C’est beau. Pas dans le sens « C’est un manga un peu soigné », non, c’est vraiment superbe. Les décors sont photoréalistes – ce sont parfois des photos décalquées –, les personnages ultradétaillés à l’occasion jusqu’à la caricature, les expressions parfaitement rendues.
Par contre, le héros est… je ne peux pas écrire « très mal dessiné », parce que ce n’est pas vrai. Lui et toute sa famille sont, au contraire de tous les autres personnages du manga, représentés sous la forme de… choses, ultrasimplifiées, qui ressemblent vaguement à des oiseaux – et malgré tout d’une expressivité impressionnante.

Soit. J’achète les deux premiers tomes.

J’aime beaucoup. Ça ne fait absolument aucun doute, j’aime bien… mais peut-être pour la première fois de ma vie, je me retrouve dans l’incapacité totale, après ces deux premiers tomes, d’expliquer pourquoi. C’est tellement bizarre, tellement différent de tout ce que j’ai lu que je ne sais même pas dire si c’est génial, ou un gros délire qui me plait, ou encore autre chose. Mais comme j’accroche, je vais acheter la suite.

Punpun et Aiko
À gauche Punpun et son design étrange, à droite Aiko.

« Bonne nuit Punpun » raconte donc l’histoire de Punpun Punyama (プンプン プン山), un jeune garçon en général représenté sous les traits d’une caricature d’oiseau – l’image ci-dessus est sans doute plus parlante qu’une tentative d’explication. La série commence alors que Punpun est en 5ème année de primaire (l’équivalent du CM2 en France) : en peu de temps, son père blesse sa mère durant une dispute violente, et le jeune garçon découvre l’amour en la personne de Aiko Tanaka (田中 愛子).

On va suivre la vie de Punpun, son adolescence, son entrée dans l’âge adulte, par bonds de deux ans tous les deux volumes environ. Jamais on ne verra son visage, et le personnage restera muet – il s’exprime « en voix off », par du texte blanc dans des cases noires.

Puisqu’on parle de cases noires : le traitement graphique, extrêmement soigné, n’en reste pas moins très particulier, ce qui peut rebuter certains lecteurs. Outre les « voix off », la famille Punyama représentée différemment des autres personnages et les décors ultradétaillés, voire photographiques, on y trouve en vrac, des effets inattendus dans un manga (flous de profondeur de champ, flare) ; souvent les personnages sont caricaturés (mais toujours soignés et expressifs), etc.

En fait, tant que ça sert l’histoire, Inio Asano n’hésite pas à oser dans son graphisme quitte à s’éloigner de toutes les conventions du genre. On trouve donc, en vrac, des éléments photographiques, des délires issus de l’imagination de Punpun, des pages entières d’introspections à coup de cases noires, et surtout de superbes décors ou portraits sur une double page.

« … si jamais tu me trahis encore une fois, je te tue. »
Aiko Tanaka, 10 ans.

« Bonne nuit Punpun » est généralement classé dans le genre « Tranche de vie », ce qui est exact, mais est loin de regrouper toute la vérité.

Car ce manga navigue dans des eaux nombreuses et complexes : c’est aussi un manga d’horreur psychologique, de psychologie tout court, un drame ; il nous parle d’amitié, d’amour, de sexe, de responsabilités, de relations avec autrui et avec les adultes, de l’entrée dans l’âge adulte, de sectes, de ce que peut offrir ou non la société japonaise à ses jeunes, de la normalité, et bien plus encore. Peut-être bien est-ce impossible de résumer ce qu’est « Bonne nuit Punpun ».

Punpun et Aiko Cette double page rend mal à l’écran…

Une chose est certaine (et je m’arrêterai là parce que cette chronique est déjà beaucoup trop longue) : « Bonne nuit Punpun » est, de loin, le manga le plus marquant que j’ai lu ces dernières années. Foncez !

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Plus spécifiquement, un peu dans le même genre que « Bonne nuit Punpun », mais plus léger (sans être comique) et abordable, on a « Solanin (ソラニン) », un manga en deux tomes. Il a été adapté en film avec de vrais acteurs et un souci maniaque du détail, lequel film peut sans doute se trouver en France.

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