02 - Ce qui est dans le noir

Lorsqu’Emma se réveilla, il faisait noir.

Ce n’était pas ce noir normal, cotonneux et rassurant d’une nuit calme, avec le rai du lampadaire qui filtrait à travers le jour entre les volets, la vague lueur sous la porte, les petites diodes fixes ou clignotantes, témoins de veille de divers appareils électroniques dans la pièce, et parfois encore une veilleuse. Ce n’était pas ce noir que l’on apprivoise pour finir par percer.

Non, c’était un noir épais, opaque, poisseux, absolu, et surtout parfaitement anormal dans cette ville pétulante. Si oppressant qu’il rendait difficile la respiration de la fillette, il était accompagné d’un silence total. Elle n’entendait rien, pas même son souffle ni les battements rapides de son cœur, qu’elle sentait pourtant tambouriner dans sa poitrine, de plus en plus vite. Moins encore que le noir, le silence n’existait pas ici ; la cité remplissait les ténèbres de bruits de voitures, de camions-poubelles, de personnes ivres, et de toute cette catégorie de sons indistincts qui, étouffés par le double vitrage, différenciaient une nuit calme de ce silence de caveau.

Or, il y avait quelque chose, dans ce noir ; quelque chose de moins normal que l’obscurité et le silence lui-même.

La jeune fille prit son courage à deux mains et tâtonna jusqu’à retrouver son renard en peluche – ce coquin s’était enfui presque au pied du lit. Emma adorait ce jouet, en plus d’être supermignon, il pouvait chanter l’Internationale et allumer ses yeux en vert. Ce qui était parfaitement idiot, parce que tout le monde sait que les goupils ont des yeux ambre et pas verts. Elle déclencha donc les yeux, espérant que cette faible lumière écarterait le noir ambiant – la chanson ne paraissait pas adaptée à la situation.

Le résultat n’était pas terrible. Les deux petites diodes arrivaient à peine à souligner l’obscurité. D’un noir absolu, la pièce se retrouvait maintenant dans un noir complet, les quelques lueurs qu’elle parvenait à percevoir ne l’aidaient qu’à comprendre qu’elle n’y voyait rien.

Et pourtant… son doute se mua en certitude. Il y avait quelque chose, là au fond de ce noir, tapi dans l’ombre d’un recoin de la chambre, entre le coffre à jouets et la maquette de fusée.

Que pouvait-elle faire ?

Bien sûr, elle aurait pu hurler et pleurer sa mère, mais elle ne le voulait pas. Elle était grande, maintenant (tout en sachant confusément qu’elle répétait ce mantra depuis au moins quatre ans, ce qui représentait plus que la moitié de sa vie). Et les grandes filles n’appellent pas leur maman pour rien. Alors, quoi d’autre ?

Peut-être pouvait-elle l’ignorer. Mais Emma n’essaya pas de se convaincre, elle ne pourrait pas dormir en sachant cette présence, aux intentions inconnues dans sa propre chambre. Il fallait une solution différente.

Que pouvait-elle faire ? Elle aimait bien et savait bien chanter. Mais quel genre de chansons pourrait apprécier un quelque chose qui se cache dans le noir ? D’ailleurs, s’il se terrait dans l’obscurité, peut-être s’y plaisait-il ? Peut-être qu’il s’intéressait aux planètes et tout ça ? La fillette connaissait plein de trucs sur l’espace, elle pourrait lui en apprendre quelques-uns, peut-être, ou l’inverse ?

Elle braqua les pâles lueurs du renard en peluche vers le coin de la chambre. Elle n’y voyait toujours rien, mais sut que la chose qu’il y avait là-bas avait rétréci, ou s’était ramassée sur elle-même ? Pourquoi restait-elle dans ce coin ?
Que faisait-elle dans cette pièce, d’ailleurs ?

Alors Emma prit une profonde respiration, tenta de clamer son cœur qui battait la chamade dans sa poitrine, et s’extirpa de sous sa couette. Avec d’infinies précautions (elle ne voulait pas marcher sur un Lego égaré), serrant son jouet contre son sternum, elle s’approcha de l’angle de la chambre. Arrivée près du coffre, elle s’agenouilla – les adultes faisaient souvent ça, s’agenouiller pour parler aux plus petits qu’eux, même avec elle bien qu’elle était une grande, et demanda :

— Dis, chose qui est dans le noir, qu’est-ce que tu fais la ?

Il y eut un bref mouvement brusque. La sirène deux-tons d’un camion de pompier et un rugissement de moteur déchirèrent le silence, tandis que le rayon bleu du gyrophare balaya la pièce. Emma parcourut la chambre du regard ; tout était là, parfaitement normal, d’un calme exquis. Rassurée, elle haussa les épaules et retourna se coucher.

Et, plus tard, quand on s’enquérait de si elle avait peur du noir, elle répondait :

— Moi ? Non. C’est idiot, d’avoir peur du noir. Il suffit de lui demander pourquoi il est là. Et si ça se trouve, c’est lui qui a peur de nous.

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