08 - Chants magnétiques dans une église en bois

Thorbjørn arriva au sommet d’une crête, et ne reconnut pas le paysage. Son doute mua en certitude : il s’était perdu. La neige modelait la forêt, transformant le terrain au gré des chutes et des fontes. En cette saison, à des latitudes aussi septentrionales, le soleil voguait de « proche de l’horizon » à « pas très haut dans le ciel », et les jours rallongeaient tellement par jour que l’horloge biologique de l’adolescent ne lui était d’aucune aide. Il espérait retrouver un point de repère, mais rien ne ressemble plus à un sapin qu’un autre sapin, à une crête escarpée qu’une autre crête escarpée. Naturellement, il avait commencé par revenir sur ses traces ; mais la petite bise, en plus de transpercer ses fourrures de poignards glacials, avait effacé sa piste.

D’abord, Thorbjørn avait longé ce qu’il était certain d’être le chemin, puis ce qu’il pensait être le chemin, ensuite ce qu’il imaginait avoir été le chemin, et enfin avait essayé de rejoindre un chemin. Debout sur cette crête, à détailler le paysage, il acquit deux convictions. La première, que le jour allait bientôt tomber, et donc qu’il devait trouver un abri. La seconde, qu’il était perdu de la pire des manières. Rien dans les montagnes enneigées et les vallons calmes ne lui rappelait quoi que ce soit ; aucune trace humaine d’aucune sorte ne lui fournissait de repères.

— Les skis, lui avait dit son grand-père de sa voix de baryton, sont ton meilleur ami et ton pire ennemi pour la chasse. Ton meilleur ami, car ils te permettent de pister le gibier sur de grandes distances, sans fatigue. Ton pire ennemi, car ils t’autorisent à te perdre avec célérité.

Il aurait voulu que son aïeul ait tort, mais son verbe s’avérait exact, comme de coutume.

Thorbjørn dégaina alors sa boussole, avec une curieuse impression de tricher comme à chaque fois qu’il se servait de cet instrument. Son grand-père lui avait appris l’usage de l’outil, tout en le mettant en garde : si loin au nord, dans ces montagnes chargées de minerais de fer, l’objet se révélait d’une précision toute relative. Mais au moins lui indiquerait-elle une vague direction ?

L’adolescent navigua une demi-heure à flanc de colline, guidé par l’aiguille rouge et noire, quand il vit le soleil rougeoyer près d’un pic, au loin. Il consulta sa boussole, regarda l’astre du jour, vérifia l’instrument de nouveau. Où se couchait le soleil à cette date ? Encore au sud-ouest, à l’ouest, ou déjà au nord-ouest ? Aucune importance, toute possibilité crédible était en désaccord avec la direction qu’il pensait suivre. Il parcourut l’horizon, lorsqu’il aperçut une construction sombre et pointue, au creux d’un repli de terrain. Un abri ! Il savait où il passerait la nuit, même s’il n’y avait personne là-bas !

Thorbjørn pila dans une grande gerbe de neige. Il arrivait dans une clairière, presque entièrement occupée par un cercle d’herbe verte. Au centre de cette prairie, une petite église en bois dressait ses toits pentus vers le ciel, aussi haut que les sapins alentour. À côté, un élan broutait paisiblement. Comment n’avait-il pas vu cette construction sombre et cette tache de pelouse de très loin ? Aucune importance, il avait un abri pour la nuit, et comme le crépuscule rosissait les montagnes, il n’allait pas faire la fine bouche.

L’adolescent s’approcha de la bâtisse. Malgré une apparence sobre observée à distance, elle s’avérait richement décorée, de ces motifs hérités de l’âge viking. Était-ce réellement une église catholique, ou servait-elle de prétexte pour continuer à adorer les dieux anciens tout en calmant les prêtres du coin ?

Thorbjørn poussa la porte. La boussole vibra avec frénésie dans sa poche. Il fallut quelques minutes au jeune homme pour s’habituer à l’obscurité. Quand il y vit enfin, il découvrit une salle peinte de thèmes qui n’évoquaient définitivement pas la chrétienté. Partout, entre les poutres, des lames de fer de différentes longueurs sifflaient en un murmure imperceptible, activé par les quelques courants d’air. Au fond, deux grands chats touffus gris ardoise jouaient ensemble. Mais le plus bizarre était le sol ; entièrement métallique, il semblait avoir été fondu d’une seule pièce par quelque géant ou par un cataclysme inconcevable. De l’intérieur, l’église donnait l’impression de n’exister que pour protéger cette étrangeté. C’était elle qui affolait la boussole, c’était à cause d’elle – ou grâce à elle ? – que l’adolescent avait trouvé cet abri.

Le sol de fer (ou quoi que ce fut) était dur et glacial, aussi Thorbjørn se réfugia-t-il dans la galerie qui ceinturait la bâtisse. Là, il dévora ses maigres provisions, sans toutefois résister à l’envie de jeter un petit morceau de viande aux chats. Ils chassèrent la miette à travers toute la pièce avant de se décider à la manger.

Puis, épuisé par la course dans le froid et les émotions, il s’endormit.

* * *

On chantait dans l’église, un chœur éthéré, inarticulé, divin. Qui ? L’adolescent ouvrit les yeux. L’odeur de résineux secs et de rouille restait identique ; mais les petites fenêtres rayonnaient de lueurs pulsées et vibrionnantes vertes aux éclats roses. Sur le sol métallique se tenait une forme humaine. Une femme ? Difficile à déterminer dans cette luminosité changeante. Les félins gambadaient autour. Freyja ? Freyja !

Mais à la seconde où il eut la certitude d’avoir reconnu l’antique déesse, il ne vit plus que des jeux de lumière dans la poussière ; et les chœurs invisibles reprirent leurs mélodies de plus belle. Où étaient les chanteurs ? Était-ce des dieux ? Thorbjørn se rua à l’extérieur, s’il y avait une magie à l’œuvre, il devait la voir, la comprendre, témoigner ensuite. Peut-être qu’on ne le croirait pas, mais lui saurait.

Dehors dans la pâle nuit qui précède l’aube, d’immenses draperies de feu vert et rose incendiaient les montagnes alentour de leurs flammes cyclopéennes. Comme un orgue divin, l’église tout entière chantait et vibrait au rythme des ondulations titanesques, concert de géants pour l’adolescent. Assis par terre sur le parvis, il écoutait et admirait, pleurant de joie.

* * *

— Debout, petit. Il faut partir, maintenant.

Thorbjørn se réveilla, brisé par les courbattures. Il reconnaitrait cette grave et éraillée voix entre toutes, c’était celle de son grand-père. Il essaya de se lever, et se cogna la tête. Un instant d’observation lui apprit qu’il avait dormi pelotonné dans le trou d’un immense sapin. À l’extérieur, l’ancêtre, assis sur un tronc, lui servait depuis un thermos une tasse de café chaud à l’odeur réconfortante.

Aucune trace d’aucune église, aucune étendue d’herbe dégagée en vue. De longs poils soyeux couleur ardoise restaient accrochés à sa besace. Était-ce un rêve ? Il narra l’aventure à son aïeul, il savait que lui ne se moquerait pas.

— Une église en bois debout ? Étrange, petit, il n’y a pas de stavkirke dans cette région. Mais…

— Mais ?

— Mais nos amis de l’Est, qui sont des gens sages, racontent la légende que voici. Ils prétendent que lorsque le renard polaire gambade dans les vastes étendues enneigées, lorsque sa queue immaculée balaye les flocons jusqu’au ciel, l’homme prudent ne doit pas rester dehors, car la nuit appartient aux Dieux. Cependant, l’homme courageux à l’âme pure peut assister aux concerts divins.

— Et alors ?

— Alors, petit, j’ai écouté les chants magnétiques et je t’ai retrouvé. Tu as fini ton café ? Rentrons, maintenant, tes parents vont s’inquiéter.


Le chat est CC-BY 2.0 Pieter Lanser.

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