Jour 24

Clairvoyant réfléchit.

— J’accepte de passer le message. Mais comprenez bien que la décision finale sera sienne, pleinement et entièrement.

— Je compte sur vous pour être convainquant.

— Je lui exposerai les faits, elle décidera.

— Usez de votre autorité. Après tout, même Kitsune, ce n’est qu’une femme.

— Mais quelle mufle !, s’écria Lina.

L’ermite eut un sourire.

— Même si une telle chose existait, dit-il, ce ne serait pas le cas de celle-ci. À commencer parce que c’est une Kitsune. Cela dit, rassurez-vous, votre message sera transmis, tout comme les conséquences que vous prévoyez.

— Jurez-le.

— Si cela peut vous faire plaisir, je le jure.

Satisfait, le magicien s’en retourna auprès de la Kitsune.

— Je déteste ce type, grogna Évangelina en revenant à l’intérieur.

— Étonnant… dit Nico.

— Quoi ? Je devrait apprécier ce mufle rétrograde ?

— Personne ne te demande ça, dit Nab.

— Oui, j’ai l’impression que l’ironie n’est pas tout à fait passée, dit Nico.

— Par contre, reprit le jeune homme, n’oublie pas que ce n’est qu’une histoire, un conte, et que souvent ceux-ci se passent à des époques antiques où ce genre de raisonnement était la norme. Personne ne te demande de justifier ni même d’accepter ces comportements, mais ne les prends pas pour toi. Tu vas te rentre le boulot impossible.

— Ouais, mais quand même, fit Lina. Et ce monde est assez moderne pour m’évite ce genre de crétin.

— Et rien ne t’interdit de noter ça dans ton rapport, dit Nico. Mais regardez plutôt par ici.

« Ici », c’était le futon où reposait Rouge. Le magicien avait retiré la couette et allongé la jeune femme sur le dos ; à présent il effectuait des passes avec les mains en déclamant une litanie incompréhensible même pour le traducteur ; l’ermite, quant à lui, s’était appuyé contre le montant de la porte et levait les yeux au ciel. La Kitsune, toujours inconsciente, ne réagit pas.

Après de longues minutes de gestuelles et de paroles mystiques, le magicien s’arrêta enfin et rendit sa pudeur à la jeune femme. Puis ils s’assit, tira divers contenants des replis de ses robes, et mesura avec soin une quantité d’une poudre grise qu’il dilua dans un liquide bleu, dans un troisième flacon. Il confia le résultat à Clairvoyant avec ces paroles.

— À diluer dans du thé noir très fort. Deux gouttes au lever du soleil, au zénith et au coucher du soleil. Continuez à la nourrir et à l’hydrater comme vous le faites, pas besoin de la réchauffer plus. Ne touchez pas à la blessure. D’ici demain elle devrait reprendre conscience, d’ici deux jours elle devrait pouvoir répondre à vos questions et prendre sa décision, à moins bien entendu que vous ne décidiez d’être un vrai homme et d’accepter pour elle. J’attends votre réponse sous les cinq jours. À défaut, je considèrerai que c’est un refus. Au revoir.

Sans attendre la moindre réponse, il se leva et et s’en fut.

L’ermite observa l’homme s’éloigner, puis le flacon, puis la Kitsune, tour à tour, plusieurs fois de suite. Enfin, il poussa un soupir et s’assit à côté de Rouge et vérifia que tout allait autant que faire ce peut chez elle. Les passes magiques ne semblaient pas avoir eu d’effet immédiat. Soulagé, il enferma la fiole avec ses autres médicaments et s’en retourna vaquer à ses occupations.

— Et maintenant ?, demanda Lina.

— Je suggère que nous rentrions, dit Nab.

Il désigna le féérimètre dont l’aiguille pointait le zéro.

— Nous n’avons plus rien à faire ici, de toutes manières. En ce qui me concerne, j’ai de quoi remplir un premier rapport.

*    *    *

Ainsi fut fait. Le lendemain fut très calme. Les explorateurs remplirent l’inévitable paperasse, rédigèrent divers rapports, et les deux humains soignèrent leurs coups de soleil. Ils explorèrent les environs, plus pour tuer le temps et par curiosité que par nécessité.

Une indication des détecteurs les conduisit un aller-retour jusqu’à l’ermitage, où ils constatèrent que Rouge avait en effet repris conscience sans qu’elle ne fut capable de suivre une conversation même simple. Sa blessure n’évoluait plus et, comme c’était le soir, ils assistèrent à la prise de son médicament. Le résultat semblait infect à son gout, mais était-ce la potion elle-même ou le thé ? Nicolas appréciait cette boisson, mais ça n’impliquait rien pour les renards en général et encore moins pour les Kitsune.

— Peut-être est-ce comme nos médicaments, suggéra Nab, le mauvais gout est volontaire.

— Ou peut-être que c’est une subtile malfaisance du magicien, répondit Lina. On ne saura jamais.

 

Contrairement aux prédictions de Troisième-Fils Petite-péninsule-de-palais, Rouge fut incapable de prendre une décision quant à la suite à apporter aux soins dès le deuxième jour, à moins que Clairvoyant n’eût décidé d’attendre qu’elle fût bien rétablie pour lui présenter le dilemme.

Le trio continua ses explorations dans un début d’ennui.

Ce soir là, ils bouquinaient dans les fauteuils du carré de vie.

— Je me pose quand même une question, dit soudain Barnabé en levant les yeux des notes qu’il consultait.

— Laquelle, demanda Nicolas tout en continuant sa lecture.

— Ce que va bien pouvoir faire le Quartier Général d’une histoire pareille.

— Comme d’hab, non ?, fit Lina. Ils vont voir s’ils peuvent en tirer une histoire originale – et comme d’hab, ils vont se contenter d’une série de clichés mis bout à bout.

— Et avec un peu de chance, renchérit Nico, qui se décida à lever la truffe de sa liseuse, quelqu’un la rattachera à un corpus et fera des études différentielles compliquées avec. Ce qui n’intéressera qu’environ trois personnes dans l’univers, dont deux chercheurs.

— Plus sérieusement, dit Lina, si le QG a sélectionné cette histoire, a affrété un navire et est prêt à nous payer trois semaines de missions, c’est que quelque part ils doivent s’y retrouver. La mission est intéressante, on découvre plein de choses bizarres et passionnantes. Ce qu’ils font de nos rapports, personnellement je m’en cogne, je ne suis pas là pour ça.

— C’était moyennement corporate comme réflexion, ça, chère collègue, dit Nico.

— Et ? Le travail est fait, non ?

— Au-delà de ces ironies acides, c’est quand même moi qui rédige le plus gros des rapports, repris Nab, et j’ai la triste impression que tout ce travail est inutile. Pas inintéressant, quoique les modèles soient d’une bureaucratie affligeante. Mais inutile. Je trouve ça dommage.

— C’est vraiment important ?, demanda Nicolas dans un grognement.

— Pas très, mais quand même. Et puis franchement, cette histoire est tellement molle que personne n’en voudrait, même dans un bouquin.

— Ça, répondit Évangelina, c’est parce que tu la vis en temps réel. Si un jour elle est utilisée dans une adaptation sous une forme quelconque, le rythme serait très différent.

— Pas bête, dit Nab en mordillant son stylo. Mais j’ai du mal à voir où tout ceci va nous mener.

*    *    *

Il était plus d’une heure avant l’aube lorsque les alarmes du détecteur de conte retentirent dans le NCCB Grimm et tirèrent l’équipage de son sommeil. Les trois explorateurs se préparèrent et se dirigèrent vers l’ermitage en pestant contre cette histoire qui semblait ne se dérouler qu’à des heures indues.

comments powered by Disqus