Tombé du ciel

En cette aube fraiche d’automne, la base secrète numéro dix-sept de la république de Lorhingie dormait au calme. Soudain, une vive lueur verdâtre jaillit de l’ouest. Avant que quiconque n’ait le temps de réagir, le bolide fut là ; secoués par l’impact, les missiles explosèrent, entrainant l’installation entière dans la destruction.

Cette attaque en traitre ne pouvait venir que de la Confédération des Unions Libres, l’ennemi juré et ancestral, qui signait là une déclaration de guerre et son arrêt de mort. Les deux nations majeures de la planète Golloni, par leur puissance et le jeu des alliances, entrainèrent le reste du monde avec elles dans une guerre totale et sans merci.

Elle fut violente et longue.

Moult états disparurent, la technologie régressa ; mais la civilisation, résiliente, sut se reconstruire sur décombres encore fumants.

*    *    *

Six-cent-cinquante-trois ans plus tard.

Maryam, mal réveillée, touillait un mauvais café dans la salle de repos du Centre Populaire d’Études Spatiales. Elle écoutait d’une oreille les blagues forcées que débitait une animatrice faussement enjouée d’émission de radio matinale. Minsheng, son assistant, était en retard – comme d’habitude. Il produisait un excellent travail, mais son désintérêt des horaires lui attirerait des ennuis.

« Nous sommes, crachota le poste, le jeudi vingt-sept pentembre cinq-mille-trois-cent-quatre-vingt-quatre et il est huit heures… »

La radio fut coupée par le colonel Zhang. Le petit homme aux gestes nerveux fit signe à Maryam de le suivre dans son bureau. D’ordinaire enjoué, il était si sombre qu’il n’avait même pas lancé l’une de ses atroces réflexions qu’il imaginait drôles. La scientifique se raidit, attrapa sa tasse et le suivit.

— Madame Yang-Tawil, vous et votre équipe êtes maintenant placés sous mon ordre direct, et ce jusqu’à nouvel ordre.

— Bien.

— Vous êtes détachée pour une mission de la plus haute importance, et bien entendu tout à fait secrète. En tant que civile, je ne peux pas vous contraindre à cette mission. Si ceci vous pose le moindre problème, vous pouvez quitter la pièce et votre poste immédiatement.

Maryam se mordilla la lèvre. Le colonel était un supérieur médiocre, mais ses collègues embarqués dans de telles missions y avaient trouvé un travail passionnant ; et vu l’état actuel de ses recherches… Elle ne bougea pas.

— Bravo, je n’en attendais pas moins de vous. Considérez-vous maintenant comme intégrée à la glorieuse Armée Populaire. Votre mission, et celle de toute votre équipe sera d’étudier l’arme qu’ont lancée nos ennemis putrides sur notre glorieux territoire. Votre équipe aura carte blanche. Vous me ferez personnellement tous vos rapports.

La scientifique se carra et rajusta sa blouse.

— Permission de parler, mon colonel ?

— Allez-y.

— S’il s’agit d’une arme, pourquoi le CPÉS, et pourquoi ne sommes-nous pas déjà en guerre ?

— Il s’agit d’un objet qui est tombé en rase campagne, sans provoquer de gros dégâts. C’est donc une arme qui a mal fonctionné, et qui est arrivée par les airs, à très haute vélocité. Le commandement n’est pas tout à fait certain de sa nature, et vous êtes les meilleurs spécialistes en spationefs de la Nation.

En résumé, songea Maryam, vous avez trouvé une météorite un peu étrange, des gradés crétins ont supposé que c’était une arme, et des gradés un peu moins crétins font appel à nous pour vérifier, histoire d’éviter un déshonneur aux services de l’armée si c’était, une fois de plus, rien du tout. Au moins, ce sera bien payé et nous sortira de la routine.

Minsheng arrivait juste lorsqu’elle sortit du bureau du colonel.

— Génial !, lui dit-il lorsqu’elle lui apprit la nouvelle.

Devant l’air interrogatif de sa supérieure, le jeune homme s’expliqua.

— Non seulement ça va être passionnant, mais en plus travailler pour la glorieuse Armée de la République Unie, Indivisible et Populaire d’Alhard, c’est se mettre directement au service du peuple, donc savoir qu’on sera utiles.

La scientifique ne chercha pas à discuter cette assertion, ce n’était ni l’heure ni le lieu, et en vérité les opinions politiques de son assistant ne la regardaient pas. Une heure plus tard, ils avaient tous deux prévenu leurs familles et décollaient à bord de l’une des antiques navettes du CPÉS.

*    *    *

Ils atterrirent dans la lande, à quelques centaines de mètres du petit cratère d’impact. Toute la zone était sécurisée par des militaires ; mais au moins cette fois-ci, ils s’étaient tenus à l’écart n’avaient pas pourri le site en le parcourant en tous sens.

Ce n’était pas une météorite.

L’objet était sphérique, de deux bons mètres de diamètre ; à moitié enfoncé dans le sol, il avait fini sa course contre un bloc de granite. Minsheng mesurait déjà les paramètres de rentrée. Un impact très incliné, semblait-il. Aucun site militaire dans les environs ni sur la trajectoire probable ; aucune ville digne de ce nom. Si cet artéfact était une arme, que pouvait-elle bien faire dans ce trou perdu ? Était-il possible de se tromper de cible à ce point ? Où y avait-il une logique insoupçonnée dans la manœuvre ?

Les spectreurs étaient plus en plus capricieux – mais plus personne ne savait comment fonctionnait cette technologie, et les équipes d’achélectroniciens chargées de les réparer n’avançaient qu’à tous petits pas. Toutefois ils donnèrent bientôt les premiers résultats. L’objet qui s’était écrasé ne présentait aucun danger extérieur : pas de radiations, d’émissions électromagnétiques étranges, encore moins de signaux. Aucune signature d’explosif conventionnel, militaire ou nucléaire. Seule la température de l’objet pouvait, aux yeux des instruments, représenter un danger.

Ils s’approchèrent donc. La sphère était recouverte d’une épaisse couche d’une matière grise et friable, partiellement fondue et cassée sous le choc de l’atterrissage. L’ensemble dégageait une odeur âcre, minérale.

Maryam frissonna malgré la chaleur. Elle connaissait ce matériau, parce qu’elle en avait récemment vu au CPÉS.

— Minsheng, sais-tu où en sont les recherches sur les tuiles protectrices pour rentrée atmosphérique ?

— J’y pensais aussi, répondit le jeune homme. Mais… ça ne colle pas. Aux dernières nouvelles, ils avaient réussi à protéger un petit démonstrateur, qui avait été presque détruit dans le test. Ces tuiles-là sont trois fois plus épaisses que celles que j’ai vues chez nous, et il y en a peut-être vingt mètres carrés. Je ne suis pas sûr qu’on en ait fabriqué autant depuis le début du programme.

La shi ! Et les… autres ?

— Difficile à dire. Selon les dernières informations, leurs tests ont tous fini en feu d’artifice. S’ils avaient réussi une rentrée atmosphérique, leur propagande nous l’aurait fait savoir.

Ils restèrent quelques instants à fixer l’artéfact. Maryam aurait une discussion serrée avec le colonel, la suite des opérations dépendait de qui sur Golloni maitrisait la rentrée atmosphérique, et surtout de s’ils étaient alliés.

*    *    *

« Nous interrompons nos programmes pour une communication de l’Inégalable Phare ».

Intriguée, Maryam leva la tête de terminal de Réseau et se tourna vers l’écran. Sa fille Mei et ses amis, déçus de l’interruption de leurs dessins animés, invectivaient l’écran.

Les émissions gouvernementales n’étaient pas meilleures que les programmes ordinaires. Une image floue et bruitée d’une séduisante jeune femme en robe traditionnelle de soie rouge apparut sur l’écran dans un grésillement de fanfare.

« Ceci est un communiqué du représentant des glorieux citoyens libres de la République Unie, Indivisible et Populaire d’Alhard, première Nation de Golloni… »

— Bla, bla, bla, songea la scientifique. Un jour peut-être feront-ils des communications qui nous épargnent la logorrhée de propagande habituelle.

Elle surveilla quelques instants les enfants, qui s’étaient attelés au démontage d’un ancien automaton hors service depuis longtemps, puis se concentra de nouveau sur la discussion qui défilait sur son écran.

« … de source sure que cet acte odieux est l’œuvre malfaisante de nos ennemis putrides. Les illustres scientifiques de la Nation travaillent en ce moment même d’arrachepied pour découvrir lequel des immondes serpents qui complotent contre nous a envoyé ce projectile et contre qui nous devrons tourner nos puissantes armes pour faire payer ce crime lâche et veule. Fort heureusement, nos ennemis étant des incapables notoires et incompétents, le projectile est tombé loin de toute cible militaire ou civile, dans une région inhabitée… »

— Bande de hammar !

— Maman !

Ces imbéciles la faisaient jurer à voix haute devant sa fille et ses amis. Une arme. Une agression. Une troupe d’abrutis au plus haut de l’état jouait avec le feu, alors même que la conclusion de la journée fut que l’objet en question n’était probablement pas une arme !

Le téléphone sonna ; elle décrocha le combiné de bakélite pour reconnaitre la voix de son assistant.

— Tu as entendu la radio ? lui demanda-t-il.

— J’ai vu la télévision, pour ce que ça change.

— Tu en penses quoi ?

— Je n’ai pas de commentaires que je puisse prononcer devant les enfants…

— Qu’est-ce qu’on peut faire ? Ils ne vont pas déclencher des représailles au hasard sur une bête supposition d’hypothèse ?

— Je ne pense pas, non. Aussi loin que je me rappelle, les Inégalables Phares ont toujours été dans la posture, et ne passent jamais aux actes. Je ne sais pas si c’est très rassurant ce que je te dis là…

— Ben…

— Quoi qu’il en soit, on ferait mieux de trouver la vérité au plus vite, et prier pour que personne ne fasse de… bêtise avant.

*    *    *

Cette nuit-là, les troupes logistiques avaient déplacé, avec d’infinies précautions, l’objet jusque dans une salle blanche des laboratoires du Centre Populaire d’Études Spatiales, où Maryam et Minsheng le retrouvèrent le lendemain matin. Le jeune homme était arrivé un peu avant sa responsable, sans qu’elle sût si c’était par passion pour ce nouveau problème ou par crainte des répercussions du discours de la veille.

Ils commencèrent par enlever avec un soin méticuleux les précieuses tuiles de matériau réfractaire. Même s’ils ne découvraient rien d’autre, elles suffiraient à provoquer un bond immense dans le programme spatial national.

Malgré les précautions et la documentation des opérations, la procédure fut rapide. Les tuiles étaient grandes, ce qui impliquait selon la scientifique deux choses. La première et la plus inquiétante, que ceux qui les avaient produites avaient la technologie suffisante pour fabriquer des pièces de forme complexe. Leurs propres laboratoires étaient cantonnés aux tuiles plates. La seconde, que ce revêtement de protection était conçu pour être facilement enlevé depuis l’extérieur, ce qui était quelque part rassurant, puisqu’une bombe par exemple n’aurait pas ce genre de contraintes.

Sous la couche de protection, une sphère métallique de près de deux mètres de diamètre. Des analyses préliminaires révélèrent qu’elle était constituée d’un alliage de titane. Un matériau lui-même connu, puisqu’il s’agissait, dans les grandes largeurs, du constituant principal des antiques vaisseaux planétaires comme on en trouvait encore par dizaines sur toute la planète. Or, plus personne n’était capable de produire un tel alliage, dont le secret s’était perdu dans la nuit des temps. Qui que soient les concepteurs de cet artéfact, soit ils possédaient une technologie largement supérieure à tout ce que Maryam imaginait possible sur Golloni, soit… non, elle n’osait pas imaginer l’autre solution.

Et pourtant.

La surface de la sphère, bien que lisse, n’était pas unie. La scientifique aurait voulu qu’elle le soit, qu’il y ait autre chose, qu’il n’y ait pas cela. L’on avait gravé l’artéfact, profondément, et rempli les vides d’un alliage noir. L’on avait dessiné des motifs, volontaires, conçus pour résister même à une rentrée atmosphérique qui se serait mal déroulée.

Sur tout un côté, les dessins représentaient deux humains, un homme et une femme, nus, à l’échelle devant ce qui devait être l’artéfact. Sur un autre côté, un schéma de divers cercles alignés, constellé de petites flèches et de symboles simples. Une, deux, trois… non. Un gros disque radiant, cinq petits, trois moyens dont deux rayés, deux petits… et cette indication qui semblait indiquer le quatrième rond, se pouvait-il que ce soit un plan du système stellaire ? Leur système stellaire ?

Elle contemplait le réseau de symboles, certains complètement abscons – ils embaucheraient les cryptanalystes sur ce coup-là – quand l’interphone résonna dans la pièce. C’était Minsheng.

— Maryam, tu m’entends ? J’ai les résultats des analyses de trajectoire, complétées par les relevés des gars de la surveillance radar et les premières enquêtes de terrain. Tu ne vas jamais me croire !

— Laisse-moi deviner, dit-elle.

Elle souleva ses lunettes et se frotta l’arête du nez.

— Cet objet, continua-t-elle, est tombé selon une trajectoire balistique, depuis une orbite. Probablement une orbite haute ou extraplanétaire, mais on ne peut pas en dire plus pour le moment. En tout cas, les paramètres de crash sont incompatibles avec un lancement depuis un quelconque point Golloni sans faire au moins un grand tour en orbite. J’ai bon ?

Il y eut un silence.

— Comment as-tu deviné ? Je te savais fortiche, Maryam, mais là…

— Je crois que tu ferais bien de venir voir.

Ils observèrent longtemps l’artéfact. Enfin, le jeune assistant se décida à rompre le silence.

— Que devrait-on faire ?

— Prévenir le colonel, pour commencer, et déchiffrer ce qu’il y a écrit là-dessus. On va avoir besoin de bras. De cerveaux, plutôt. Et… je ne sais pas trop. Ça me dépasse, si c’est vraiment ce que je pense, c’est complément dingue. En fait, je n’arrive pas à imaginer une explication à ceci qui ne remet pas tout en cause.

— Tout ?

— Tout ce qu’on sait du monde, Minsheng.

*    *    *

Maryam prit une profonde inspiration, souffla lentement, et passa la double porte, suivie de son assistant. La grande salle de réunion était pleine à craquer. En plus du colonel Zhang et du comité de direction du CPÉS au grand complet, elle reconnaissait l’émissaire du gouvernement (une vieille femme acariâtre) et beaucoup trop de militaires. Les rares qui avaient daigné se présenter prétendaient répondre au nom de Zhang, le nom de famille le plus courant sur toute la planète. Ça puait le pseudonyme de couverture raté, quoiqu’il fût très possible que ce fût le nom réel de l’un d’eux. Certains d’entre eux n’avaient pas de marque d’armée, d’autres mêmes pas de grade visible.

Elle salua, démarra l’holocran, lui donna un coup de pied pour que l’image daigne se stabiliser et commença sa présentation.

Ils avaient bien avancé ces derniers jours. Sans aucun doute, l’objet était de fabrication humaine, mais extragolonnienne, à moins d’une mystification si élaborée et complexe que sa mise en place était encore moins probable que cette théorie d’humanité extérieure.

Les cryptanalystes avaient été presque déçus par la simplicité des informations découvertes à la surface de la sphère ; ils prétendaient, hypothèse cohérente, qu’elles avaient été conçues exprès pour être déchiffrables le plus facilement possible. L’objet était donc un satellite, envoyé en orbite autour de Golloni, et conçu pour se désorbiter volontairement. Les concepteurs utilisaient un système métrique décimal standard. L’un des schémas indiquait comment ouvrir la sphère, mais les équipes attendaient la fin de l’étude de l’extérieur avant d’entamer une telle manœuvre. La seule chose qui restait incompréhensible pour tous, c’était la provenance de cet engin.

Bien entendu, personne ne souhait ouvrir l’objet sans savoir ce qu’il y avait à l’intérieur, mais l’épaisse carapace métallique rendait caduque toute tentative d’inspection non destructive.

Plus les explications avançaient, moins l’assemblée semblait intéressée. La recherche fondamentale d’une humanité extraplanétaire, aussi passionnante qu’elle puisse être, n’était ni une priorité pour la défense nationale ni un projet susceptible de rapporter des fonds de recherche en ces temps troublés.

— En fin de compte, ils nous laissent nous débrouiller avec notre satellite, mais se jetterons sur les résultats s’ils peuvent en tirer quelque chose, c’est à peu près ça non ?

— C’est exactement ça, répondit la scientifique en nettoyant ses lunettes. Si on ne trouve rien, c’est notre faute, s’il y a quelque chose c’est leur gloire. Au moins, on ne les a plus dans notre dos, et le secret est levé. Enfin, tant qu’on ne trouve rien, j’imagine.

— C’est dommage, je suis sûr que le peuple tirerait de grands profits de cette découverte. Les décisions de nos dirigeants m’échappent parfois.

*    *    *

Ce soir là, Mei était chez son père et Maryam discutait de bandes dessinées sur un canal du Réseau, tout en ayant un œil distrait sur une retransmission d’un match de boxe à la télévision.

— Dis, maman, lui avait un jour demandé sa fille, comment ça marche un terminal de Réseau ?

La pauvre femme avait eu un mal fou à lui faire comprendre qu’elle ne savait pas, et qu’en réalité plus personne ne savait. Ça fonctionnait, on savait l’entretenir à peu près, mais les secrets de la technologie s’étaient perdus depuis longtemps. Sans doute avec la Guerre Liminaire, qui avait construit le monde tel qu’il était, mais avait détruit une grande partie de la technologie et laissé des étrangetés incompréhensibles. Cette question était donc, en l’état actuel des connaissances, à ranger avec celles comme « Pourquoi la journée fait vingt-cinq heures et dix-sept minutes », ou « Quelle est l’origine réelle du calendrier ? » (quoique diverses religions avaient une théorie sur ce point). C’était comme ça, parce que… eh bien parce que ce n’était pas autrement.

— C’est magique alors ? lui avait demandé Mei.

D’une certaine manière, c’était magique, oui. Mais allez faire accepter ça à une fillette qui est persuadée qu’être adulte, c’est connaitre une réponse à toutes les questions.

Le match fut interrompu par un message de l’Inégalable Phare. Maryam nota que la présentatrice avait abandonné sa séduisante robe traditionnelle de soie rouge pour un sévère uniforme vert bouteille, ce qui n’augurait rien de bon. L’image se déforma horriblement et disparut dans un craquement sinistre et une odeur de brulé. Maryam grimaça, avec un peu de chance ce serait un composant remplaçable. Sinon, sa fille serait privée de fait de ses dessins animés pour un moment, trouver une télévision fonctionnelle devenait de plus en plus compliqué malgré les récents progrès en archéoélectronique.

Le son, lui, fonctionnait. Le message derrière les circonvolutions de langage alambiquées des communiqués officiels glaça le sang de la scientifique. Le gouvernement avait nommément accusé la Buzanlie d’être responsable de l’incident du satellite, et avait commencé à manœuvrer ses troupes vers la frontière. Menacés, la Buzanlie et ses alliés (autant dire un tiers de la puissance de feu mondiale) avaient fait de même, et chacun avait rappelé ses ambassadeurs pour consultation.

Découvrir la vérité derrière cet artéfact devenait une urgence vitale.

*    *    *

Elle arriva très tôt au travail ce jour-là. Son assistant, chose rare, fut encore plus matinal – Maryam n’aurait pas cru la chose possible.

Le schéma et le mécanisme étaient d’une conception remarquable, car malgré le trajet, l’atterrissage brutal et le schéma rédigé par une civilisation étrangère, ils ouvrirent la sphère sans le moindre problème.

Ils s’étaient attendus à beaucoup de choses, mais pas à ça. Un livret constitué de feuilles métalliques était encastré dans l’une des demi-sphères. Une fois enlevé, il restait énormément de place, mais aucun accès à l’intérieur n’était visible. Sur la surface plane offerte par l’autre hémisphère, deux borniers, un clavier et ce qui ressemblait fort à un objectif d’holocran. Un terminal de Réseau ? Un calculateur autonome ? Dans tous les cas, qui était assez tordu pour envoyer et faire revenir une telle pièce de précision dans l’espace, et surtout dans quel but ?

Le clavier ressemblait assez aux claviers des terminaux standards, si ce n’est que certains caractères étaient étranges, comme mal recopiés. Si les couvertures du livret étaient couvertes de schémas techniques sans réel langage, les pages intérieures étaient toutes les mêmes, chacune dans une langue différente. Dans certaines, on reconnaissait des versions déformées, bizarres de diverses langues parlées sur Golloni. Minsheng trouva une version qui ressemblait assez à du Alhardais pour être compréhensible dans les grandes lignes.

Il s’agissait d’un manuel de démarrage, et vingt minutes plus tard, l’holocran projetait son message de bienvenue dans la salle blanche, sous les yeux ébahis des deux scientifiques.

— C’est incroyable…, souffla Minsheng.

— Ceux qui ont créé ça ont des décennies, peut-être un siècle d’avance sur nous. C’est impossible que quiconque sur Golloni ait pu faire ça. Regarde cette finesse d’image ! Rien ne tremble, c’est d’une stabilité parfaite, on ne voit même pas le tramage !

— On dirait un choix de langue. Mais je ne comprends pas grand-chose.

— Et moi donc. On va avoir besoin de linguistes. Si tant est qu’on trouve quelqu’un pour comprendre ces langues. Et d’archéomaticiens.

— Ha, celle-là ressemble à de l’Alhardais. Je sélectionne… j’ai un autre menu.

— Ça dit… « Aide »… Je ne comprends pas le deuxième, mais ensuite, ça doit être « Fouiller » et « Diffuser ».

— J’essaie l’aide.

Une animation se lança sur l’holocran. Elle présentait la navigation dans les menus, la manière d’effectuer une recherche, mais aussi – surprise – comment se connecter au Réseau. De toute évidence, il s’agissait là d’une espèce d’encyclopédie. Mais qui l’avait rédigée, et pourquoi ?

Minsheng errait dans les menus, mais était tout aussi perdu que Maryam. Beaucoup de termes restaient inintelligibles, ou ne donnaient pas le résultat escompté. Apparemment, il était possible d’obtenir des articles sur beaucoup de sujets, souvent illustrés, toujours avec la possibilité de choisir parmi une vingtaine de langues dont la compréhensibilité allait de l’abscons au vaguement lisible.

Ils essayèrent de brancher le système au Réseau. À leur grande surprise – mais était-ce réellement une coïncidence ? –, la prise était compatible. Le menu « Diffuser » s’activa, mais la seule option claire semblait concerner la mise à disposition de l’intégralité du contenu sur le Réseau. Une option dont ils ignoraient les conséquences pratiques, aucun des deux ne maitrisant cet art.

— Je crois qu’on ne s’en sortira pas seuls, dit Maryam alors qu’il faisait déjà nuit noire.

— Tout à fait d’accord, répondit son assistant. Nous devrions contacter le Colonel. Il saura quoi faire, et saura nous fournir les compétences nécessaires.

— Hmmm… je me demande si la recherche civile ne serait pas plus à même d’investiguer là-dessus. Les militaires sont très occupés avec les manœuvres, et… je ne sais pas ce qu’ils pourraient en faire. J’ai vu des choses là-dedans qui ressemblent à des plans techniques, à des diagrammes biologiques. S’il y a quelque chose qui peut servir le peuple, améliorer son quotidien, autant le fournir directement au peuple. J’ai peur que l’armée n’en fasse mauvais usage.

— L’armée est celle de la République Unie, Indivisible et Populaire d’Alhard, elle est au service du peuple. Et s’il y a des plans d’armes ? On ne peut pas laisser courir le risque que tout le monde le trouve, nos ennemis y compris !

— Je ne suis pas certaine que l’armée suive ses propres intérêts. Mais la question des armes mérite d’être posée. Je suis épuisée, je n’arrive plus à réfléchir aux conséquences. Allons nous reposer, la nuit porte conseil.

*    *    *

Le lendemain matin, Maryam, mal réveillée, touillait un mauvais café dans la salle de repos du Centre Populaire d’Études Spatiales. Elle écoutait attentivement la radio. Les mauvaises blagues de l’animatrice, en fait toute l’émission matinale, avaient été remplacées par un journal radiodiffusé permanent. La situation l’exige, avait décrété le gouvernement, et la population doit savoir quels sévices préparent les vils vers visqueux ennemis de la nation, et quel sort terrible, mais magnanime leur prépare la glorieuse armée unie, indivisible et populaire. Minsheng, son assistant, curieusement, était en retard.

Elle n’eut pas le temps d’entendre l’annonce de huit heures, car la radio fut coupée par le colonel Zhang, qui lui fit signe de venir dans son bureau.

— Madame Yang-Tawil, j’ai le regret de vous annoncer que vous ne travaillez plus à l’étude de l’artéfact. De par sa nature et la mine d’informations qu’il présente, c’est une ressource stratégique de la plus haute importance dont l’étude est confiée aux services autorisés de l’armée. J’espère que vous comprenez cette décision. Je voudrais néanmoins au nom de tout le service et de vos successeurs vous remercier…

Il n’eut pas le temps de continuer, car le hurlement des sirènes d’alerte aérienne déchira le silence feutré du bureau.

— Je suis désolé de ne plus pouvoir assurer votre sécurité plus longtemps, Madame, hurla le colonel pour couvrir les sirènes. Vous allez être évacuée sur-le-champ.

Dans la voiture qui la ramenait chez elle en trombe, Maryam pleurait en silence, serrant les poings. Parce que la guerre commençait. Parce qu’elle avait peur pour elle, pour sa fille, pour sa famille et ses amis. Et parce qu’elle avait été doublée par son khayin d’assistant, qui avait donné le secret de l’artéfact à l’armée.

*    *    *

C’était trente-deux huitembre cinq-mille-trois-cent-quatre-vingt-six, il était onze heures et nulle radio ne diffusait de mauvaises blagues, car l’émetteur à peine reconstruit ne diffusait que trois bulletins d’information quotidiens.

Maryam, handicapée par sa béquille, enjamba péniblement le bloc de béton qui barrait le passage.

— C’était par ici, dit-elle à la petite troupe de scientifiques qui la suivait.

Elle poussa la porte à demi dégondée et un soupir de soulagement.

— Ces suo tou wugui sont partis tellement vite qu’ils ont tout laissé intact en partant. Il devrait suffire de le rebrancher.

L’artéfact était poussiéreux et quelques petits morceaux de béton étaient tombés dessus, mais l’engin était conçu pour résister à un crash après une rentrée atmosphérique. Deux ans et quelques de solitude n’étaient rien pour lui. Il redémarra comme au premier jour.

— Cette langue est une forme ancienne d’Alhardais, dit l’un des linguistes alors qu’ils exploraient les menus. Le second item du menu dit « Présentation générale », je suggère que nous commencions par là.

L’holocran projeta l’image d’un homme âgé, assis et mal à l’aise dans un fauteuil. Il parlait, et ce qu’il disait était sous-titré.

— Je vais traduire, dit le linguiste.

*    *    *

« Bonjour. Je suis le professeur Stéphane Colportage, concepteur et responsable du programme de résilience des colonies galactiques extérieures, pour le compte de la Compagnie Universelle d’Exploitation Planétaire.

Si vous avez trouvé ceci, c’est probablement que vous avez réussi à repérer, récupérer et alimenter l’une de nos capsules temporelles. Ce satellite – j’espère que vous saisissez la notion de satellite, dans le cas contraire, il y a une entrée à ce sujet dans l’encyclopédie – ce satellite, disais-je, fait partie d’un programme destiné à maintenir un niveau de technologie minimum dans les colonies galactiques extérieures, et à pérenniser la communication et le transport interstellaire. Nous avons investi des fortunes dans ces colonies, de valeureux hommes et femmes s’y sont installés dans l’espoir d’un avenir meilleur. Notre devoir est de faire qu’ils ne sombrent pas dans la déchéance.

Pour ce faire, nous avons mis au point le programme Munin, dont fait partie ce satellite. Pour faire simple, il s’agit d’une série d’engins tous identiques à celui-ci, mis en orbite haute autour de chaque planète colonisée par la CUEP. Encore une fois, si vous ne comprenez pas un terme, n’hésitez pas à le chercher dans l’encyclopédie. Bref.

L’idée est de faire perdurer la mémoire de la CUEP à travers les âges et de pérenniser le développement des colonies. Pour ce faire, les satellites du programme Munin sont conçus pour atterrir sur la planète, au rythme d’un tous les trois-cents ans environ. Hélas, à une telle échelle ni la date ni le lieu de l’atterrissage ne sont précis.

Chacun de ces satellites contient toutes les connaissances qui permettent la bonne gestion d’une colonie, et son insertion dans le réseau et le commerce universels. Des instructions permettant à chaque civilisation disposant de l’électricité de se réinsérer dans ce commerce sont disponibles dans l’encyclopédie. Si votre civilisation a perdu l’électricité… non, si vous entendez ce message, vous l’avez.

Selon l’état de votre civilisation, vous devrez sans doute vous concentrer sur les rubriques qui concernent l’agriculture, l’industrie, les voyages spatiaux, et surtout les ansibles. Ces dernières vont vous permettre de communiquer à vitesse supraluminique sur le Faisceau et éventuellement demander de l’aide.

Si votre civilisation est assez avancée pour détecter les satellites du programme Munin alors qu’ils sont encore en orbite, nous vous prions de surtout ne pas y toucher : pensez aux générations futures.

Bon sang, j’espère que ceci ne servira jamais à personne… »

— FIN —

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