Jour 30

Ils furent réveillés peu après l’aube par le détecteur de conte, dont la prescience avait détecté quelque chose. Dehors, tout était normal ; un rapide coup d’œil à l’ordinateur leur appris que le phénomène avait cessé brusquement vers quatre heures vingt du matin. Non seulement le phénomène n’était pas habituel ici, mais il avait été très transitoire – peut-être était-ce quelque chose de différent de leur première mission ?

 

Le féérimètre conduisit les explorateurs en pleine forêt, au petit matin, dans la zone la plus inaccessible du chemin qui reliait l’ermitage à la ville. Ils n’étaient pas là depuis dix minutes quand un luxueux palanquin à six porteurs arriva, suivi de quatre sbires patibulaires, dont deux portaient un équipement étrange. Arrivés à un coude du chemin, la troupe s’arrêta ; Troisième-Fils Petite-péninsule-de-palais descendit du palanquin et donna à ses hommes de d’aller installer le matériel à l’endroit prévu. Les deux hommes aux mains libres entreprirent alors de d’élargir le petit sentier qui s’éloignait de la route pour que le magicien et son véhicule puissent l’emprunter.

Sans attendre qu’ils finissent le travail, le magicien repartit.

Les explorateurs, eux, explorèrent le chantier, suivant par là les indications de leur appareil. Après quelques dizaines de mètres, le sentier nouvellement dégagé tournait brutalement à gauche pour déboucher sur une clairière en replat au fond d’une combe. Un torrent cascadait dans le talweg, remplissant l’endroit d’humidité, de fraicheur, d’un odeur de terre mouillée et d’un bruit constant.

Les deux porteurs déballèrent leur matériel et l’installèrent. C’était tout un ensemble de grands clous et de fils de cuivre, et de six pyramides de verre à socle doré. Ils arrangèrent le tout à travers la clairière selon un schéma dessiné sur un grand plan, et vérifièrent avec soin divers alignement et positionnement. Les pyramides, elles formaient un hexagone d’à peine trente centimètres de diagonale, à peu près, mais pas tout à fait, au milieu de la clairière.

— Quelqu’un comprends ce qu’ils fabriquent ?, demanda Nicolas en reniflant une pyramide.

— Je n’en ai aucune idée, dit Barnabé.

— Il y a une rigueur presque scientifique dans la méticulosité qu’ils déploient, dit Évangelina. Mais ça ne m’aide pas à comprendre.

— Peut-être que c’est magique ?, demanda le jeune homme.

— Je déteste dire ça, répondit Lina, mais vues les circonstances, c’est probable. Ou alors leur technologie est très différente de la nôtre, mais étant donné ce qu’on a vu jusqu’à aujourd’hui, c’est peu probable.

— Apparemment ces pyramides sont en cristal, ajouta Nico. Pour ce que ça nous apprends.

Le féérimètre sonna : il était temps de reprendre le chemin.

 

Ils arrivèrent à l’ermitage lorsque Rouge sortait du bâtiment ; ou plus exactement une femme qui ne pouvait être qu’elle. La femme blessée, épuisée, habillée d’un invraisemblable kesa ocre de moine, avait disparue. À sa place se tenait Rouge la Kitsune – c’était bien ses traits, aucun doute possible. Mais à présent, elle portait de superbes robes de soie verte brodée de motifs floraux ; ses cheveux, attachés en un chignon sévère, étaient retenus par une fine bande de soie orange. Un maquillage discret mais efficace valorisait son visage, mais elle ne portait aucun bijou à l’exception d’une bague qui représentait un renard stylisé à l’annuaire gauche. Elle s’appuyait sur une longue canne à motifs abstraits, qui semblait faite d’os – mais quel os serait assez long pour produire ce genre d’objet ? Présentement, cette canne lui permettait de refuser, avec une politesse ferme, le bras que lui présentait Troisième-Fils Petite-péninsule-de-palais.

— Si jamais j’ai un jour besoin d’une définition de « prestance » ou de « majesté », je ferai appel à elle, commenta Nab. Ou pour la définition de « grâce », pour sa façon de se déplacer.

— Je dois reconnaitre que sa transformation est assez impressionnante. Elle pourrait faire fortune en conseillant des jeunes filles de bonne famille – ou des jeunes renardes, n’est-ce pas Nico ?… Nicolas ?!

Le renard fixait Rouge, le corps abaissé, les oreilles tournées vers l’arrière.

— Tout va bien, Nico ?, s’inquiéta Lina.

Il recula de deux pas avant de répondre :

— Je ne la pensais pas aussi puissante, dit il à travers ses mâchoires serrées. J’en viendrais presque à plaindre notre magicien.

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