31 – Les jardins de la Mort

La Mort entretient d’immenses et splendides jardins, c’est un fait établi. « Comment un squelette encapuchonné pourrait-il jardiner », demandera sans doute le lecteur taquin. La vérité est simple : la Mort n’est pas un tel personnage, elle est un concept, que chacun se représente comme il l’entend – quoique celui qui y voit une figure attirante et sympathique doive s’interroger sur ses propres pulsions. La Mort, par nature, est née avec la vie et mourra avec elle. Elle ne connait pas le repos, mais comme le temps n’a littéralement aucune emprise sur elle, cela lui laisse tout le loisir de prendre soin de ses jardins.

Bien des scientifiques et des mystiques adoreraient visiter ces espaces. Certains pensent y trouver les âmes des défunts, mais ils ne pourraient pas se tromper de pire manière : la Mort ne s’occupe que du passage, ce qui advient des esprits après elle ne la regarde ni ne la concerne. Non, ses jardins ne contiennent que ce qui est mort, et définitivement mort, pour toujours et à jamais.

On y déniche une foultitude de biomes où gambadent et s’épanouissent dodos, moas, tigres de Bali, lions d’Europe et grizzli du Mexique, thylacine — chacun dans un environnement parfaitement adapté ; mais aussi des espèces bien plus anciennes, assez de dinosaures pour ravir tous les gamins et tous les amateurs de Jurassic Park. L’explosion cambrienne (et l’extinction qui s’en suivit) avait nécessité des aménagements considérables ; mais en réalité la majorité de l’espace est occupé par des espèces dont l’humanité n’a que très rarement conscience de leur existence : insectes, vers, éléments de plancton, plantes de toutes tailles… toutes ces choses qui ont vécu sur notre planète (mais pas sur d’autres, parce qu’elles sont sous la garde d’autres Morts).

Et pour l’heure, la Mort peste : une arrivée massive de nouveaux êtres lui donne beaucoup de travail. Elle peut tout à fait le gérer, le temps n’est pas important pour elle, mais elle déteste les heures supplémentaires imprévues. Hélas, depuis que l’humanité avait appris l’existence de ses jardins, elle prend un malin plaisir à lui envoyer autant de pensionnaires que possible. Pourtant, ce n’est pas un concours !

Alors, la Mort accueille toutes ces nouvelles espèces dans ses jardins, les choie comme il se doit, et espère pour que cesse cette gabegie que l’humain s’y présente bientôt.

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