Quand l’auteur ne compte pas

La petite polémique du moment, c’est que les temps de trajets de la septième saison télévisée du Trône de Fer seraient complètement farfelus. C’est vrai, mais ce n’est ni surprenant, ni forcément un problème.

Quand l’auteur ne compte pas

Le rôle premier de l’auteur, c’est de raconter une histoire et pas de passer sa vie à faire des calculs plus ou moins inutiles.

De plus, certains chiffres donnés dans une œuvre peuvent être manifestement, voire volontairement faux, et pour d’excellentes raisons. Parce que l’univers décrit ne fonctionne pas comme le nôtre, par exemple. Ou pour un effet de style.

Des chiffres manifestement impossibles

Si l’on reprend le Trône de Fer, tous les temps de trajets mentionnés dans les livres, dès le tome 1, sont incohérents – parce qu’ils correspondent systématiquement aux temps nécessaires à la bonne marche du scénario.

Toujours dans le tome 1 de la même œuvre, Robert Baratheon se déplace dans un carrosse de fer tiré par quarante chevaux. En réalité, une grosse diligence pouvait transporter une petite vingtaine de personnes et était tirée par un maximum de huit chevaux ; en France, le carrosse royal, véhicule d’apparat, était lui aussi tiré par huit chevaux. Dans les deux cas, le véhicule était délicat à piloter et très difficile à manœuvrer. On est clairement ici dans un cas d’exagération.

Pour en finir avec la même œuvre, le mur de glace décrit fait plus de 482 kilomètres de long, plus de 213 mètres de haut et plus de 10 mètres de large à son sommet. Par comparaison, la Grande Muraille de Chine, dans ses parties maçonnées, fait en moyenne 5 et 7 mètres de large et entre 5 et 17 mètres de haut.

Des cas plus subtils

Parfois, les erreurs de nombres sont plus complexes à déceler.

Dans « Druide » de Olivier Peru, on trouve une carte du continent, et tous les déplacements sont cohérents avec cette carte… à condition d’admettre une erreur d’un facteur 10 sur l’échelle de ladite carte.

Par exemple, J. K. Rowling a indiqué qu’il y avait un millier d’élèves à l’école de Poudlard. Or, presque toutes les informations trouvées dans les romans tendent vers 300 élèves – nombre d’ailleurs retenu pour les films, à raison d’environ 10 élèves par tranche d’âge et par maison.

On pourrait dire que c’est un simple détail, sauf que les implications sont nombreuses. Par exemple, comme Poudlard est la seule école de sorcellerie connue du Royaume-Uni, on peut en déduire qu’il y a environ 40 nouveaux sorciers par an dans ce pays. Il ne semble pas y avoir de retraite dans le monde des sorciers de Harry Potter, en partant sur une durée de vie active de 50 ans, on trouve en gros 2 000 sorciers actifs au Royaume-Uni.

Encore une fois, ça pourrait être un simple détail, si ça n’était pas incohérent avec pratiquement toutes les représentations du Ministère de la Magie, par exemple, à moins de considérer que celui-ci embauche la quasi-intégralité des sorciers du Royaume-Uni et souvent pour leur faire faire des tâches absconses.

Est-ce un problème ?

Oui, et non, ça dépend des cas.

Cette réponse étant d’une précision incroyable, je vais détailler.

La licence artistique

Certaines incohérences (souvent des exagérations) sont de pures licences artistiques à ne pas prendre au pied de la lettre. Et tant qu’on les considère comme telles, ça ne pose aucun problème d’aucune sorte à l’univers ou à l’histoire.

D’ailleurs, on utilise dans la vie réelle de telles exagérations un million de fois par jour sans que personne ne s’en offusque.

Suspension consentie de l’incrédulité

Une œuvre de fiction implique généralement que le spectateur suspende volontairement son incrédulité. Concrètement, ça veut dire que le spectateur sait que des éléments sont incohérents, mais comme ils sont fondamentaux pour la bonne marche de l’univers fictif, on les accepte tels quels.

Donc, s’il y a des incohérences entre notre monde réel et le monde fictif c’est peut-être bien volontaire et tout à fait normal. Et dans ce cas, ces incohérences ne sont pas un problème.

Mais on ne peut pas non plus faire passer n’importe quoi dans cette suspension consentie de l’incrédulité, principalement pour des raisons de cohérence interne de l’univers.

La cohérence interne

Là où l’univers fictif devient incohérent de manière problématique, c’est quand il nous a demandé de croire un élément A, puis de croire un élément B incompatible avec le premier. Un autre cas classique, c’est qu’un élément A est présenté, puis que le scénario oublie que cet élément existe (et apporterait une solution bien plus simple et efficace que celle présentée).

Ces problèmes de cohérence interne sont fréquents : l’Odieux Connard s’est fait une spécialité de les débusquer. Ils expliquent aussi pourquoi l’immense majorité des histoires de voyage dans le temps sont incohérentes à un moment où à un autre.

Comment ne pas perturber le lecteur ?

Pas besoin de se palucher des montagnes de calculs, un peu de bon sens devrait suffire. En réalité, on peut faire d’excellents romans et même des succès planétaires sur des histoires massivement incohérentes. C’est principalement une question d’équilibre et d’accumulation : une incohérence qui n’impacte pas le déroulé de l’histoire posera moins de problèmes qu’une autre qui fusille le scénario ; et le lecteur pardonnera mieux ces détails si le reste de l’œuvre est soigné.

À noter que dans certains cas, le problème vient du lecteur lui-même, qui refuse de suspendre son incrédulité sur certains éléments. On a trouvé des specimens aptes à regarder la série télévisée du Trône de Fer en admettant l’existance d’éléments fantastiques, magiques, de dragons, etc. mais incapables d’admettre qu’une femme puisse avoir un rôle politique majeur. Là, on ne peut plus faire grand-chose…

comments powered by Disqus