Contrat de lecture et attente des lecteurs

Tout d’abord, un aparté, parce que ce billet est le premier depuis… beaucoup trop longtemps. Pourquoi un tel vide ? Parce que j’ai changé de boulot et déménagé dans le sud de la France, et que tout ça mobilise beaucoup de temps et d’énergie.

J’espère pouvoir reprendre un rythme correct d’ici bientôt !


Un roman qui fait débat

Or donc, voici que cet été je lisais « La Reine Rouge » (par Lois McMaster Bujold), vingtième et dernier tome de la saga Vorkosigan. Dans mon article sur cette série, j’en disais ceci :

Roman publié en 2016 aux USA et pas encore traduit, il provoque beaucoup de débats chez les lecteurs anglophones. Est-ce que ça veut dire que c’est un mauvais livre, où est-ce tout simplement un texte surprenant ? Surprise…

La réponse à cette question n’est probablement pas la même pour chaque lecteur ; et pour comprendre pourquoi on va devoir se pencher sur les notions de « contrat de lecture » et de « attente du lecteur », ainsi que des spécificités aux séries (de romans ici, mais pas que).

Si vous n’avez pas lu « La Reine Rouge », voici un petit résumé de ce qui, selon moi, a provoqué autant de remous parmi les fans de la saga. J’espère éviter les spoils autant que possible !

  1. C’est principalement une romance. La saga nous avait habitués à varier les styles (policier, humour, science-fiction « standard », roman de guerre…), mais c’est la première fois que l’autrice utilise un genre aussi éloigné des précédents. De plus, les lectorats typiques de romance et de la saga Vorkosigan sont assez différents.
  2. Le roman est clairement là pour terminer la saga1, donc il ferme beaucoup de portes quand les précédents laissaient des ouvertures à plus d’aventures. Ce qui est toujours difficile à faire accepter au lecteur.
  3. L’un des points de départ du roman est un tabou social assez fort, probablement plus en France qu’aux États-Unis d’Amérique. Qui plus est, il serait en partie réalisable avec les technologies actuelles. Ça peut paraitre surprenant quand on sait les divers problèmes de bioéthique décrits dans la saga ; mais le fait que celui-ci soit moins de la science-fiction que d’habitude le rend probablement plus sensible.
  4. La quatrième de couverture est franchement mensongère quant au contenu du roman – et ce n’est pas un problème de la version française, même si sur ce point elle est encore pire que la version originale.

Je mets de côté le point 3, qui est intrinsèque au roman. Mais en quoi les trois autres points ont-ils pu autant faire parler ?

Des contraintes implicites

Le contrat de lecture

Lorsqu’on lit un texte sur lequel on a un minimum d’informations (ne serait-ce que le genre et l’auteur), il y a un contrat implicite entre le texte et les lecteurs à propos du contenu et du ton : c’est le contrat de lecture.

C’est spécialement vrai sur les séries (qu’elles soient littéraires ou sur d’autres médias) : puisque les épisodes existants ont des éléments en commun, le contrat suppose que les nouveaux épisodes vont conserver ces éléments communs.

Par exemple, un lecteur de la bande dessinée « Léonard » va s’attendre à des gags dans lesquels Léonard invente quelque chose (probablement anachronique) et où son disciple se blesse.

À noter que ce contrat de lecture est généralement implicite, mais certains types de production (certains mangas, diverses productions télévisuelles) peuvent l’expliciter, même si l’information n’est pas rendue publique au lecteur.

Continuité et renouvèlement

Face à ce contrat de lecture, l’auteur a en gros deux choix – avec toutes les nuances intermédiaires :

… tout en sachant que le lecteur moyen et exigeant voudra du renouvellement dans la continuité, demande généralement paradoxale qui augmente le risque de déception au fur et à mesure que la production de l’auteur s’allonge, et ce quoi que fasse l’auteur2. Drame.

L’attente du lecteur

Les informations que le lecteur a récoltées sur l’œuvre qu’il va lire vont provoquer en lui diverses attentes quant au contenu et à la qualité de cette œuvre.

Ici intervient le contrat de lecture, mais aussi des éléments extérieurs (l’œuvre lui a-t-elle été présentée ? Sous quel jour ? Par qui ?) ou personnels (a-t-il envie que le contrat soit respecté, ou que l’auteur se renouvèle ? En quelles proportions ?).

Rompre le contrat de lecture

Il arrive que l’auteur veuille rompre le contrat de lecture, pour se renouveler franchement, par simple envie, ou pour terminer la série en cours.

Le risque est de produire une bonne histoire, mais qui, à cause du contrat de lecture rompu, sera jugé sur de mauvais critères. Ce qui donne des œuvres controversées, voire détestées, alors que prises indépendamment et en toute objectivité, elles peuvent être très bonnes.

Ce risque est réel. Pire : l’expérience tend à prouver que pour l’auteur, c’est un exercice périlleux dont seuls les meilleurs peuvent se sortir. Quelques exemples pour que ce soit plus clair ?

Au-delà de ce constat, on peut remarquer que beaucoup de séries très appréciées dans leur intégralité se sont terminées en respectant leur contrat de lecture, ou bien ont été arrêtées brutalement (comme Firefly), ce qui n’a pas laissé le temps à leurs créateurs de devoir choisir entre continuité et renouvèlement.

Et donc, « La Reine Rouge » ?

Eh bien, le dernier tome de la saga Vorkosigan tombe exactement dans ce schéma. L’autrice a voulu terminer sa série ; pour ce faire elle a eu besoin d’écrire une histoire « calme », surtout par rapport au reste de la série, qui contient beaucoup d’action. Le changement de style avec le passage à la romance est déstabilisant, mais s’y prête assez bien. La quatrième de couverture, qui laisse entendre une histoire dans la lignée des précédentes, est un gros problème dans l’appréhension correcte du roman par le lecteur.

Quant au reste, c’est plutôt une bonne histoire dans son genre, mais elle souffre du fait d’arriver tard dans une saga qui a gagné énormément de prix prestigieux.

Mais surtout, Lois McMaster Bujold a réussi le principal : terminer sa série sur une histoire surprenante, mais où les personnages sont respectés et cohérents. Puisque ceux-ci sont le principal intérêt de cette saga, la catastrophe fut évitée !


  1. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de volumes de la Saga Vorkosigan, puisqu’ils sont écrits dans le désordre. Par contre, un éventuel vingt-et-unième tome se situeras probablement avant celui-ci dans la trame temporaire. [return]
  2. Ce qui s’applique aussi à d’autres arts, typiquement la musique. On notera aussi quelques domaines et/ou artistes particuliers pour lesquels la demande de renouvèlement est pratiquement nulle : « romans de gare », romance cliché, etc. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est simplement que le concept est précisément de ne pas surprendre. [return]
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