04 - Cette vague impression que quelqu'un vous regarde par la fenêtre

L’extinction toute en douceur des lumières entraina avec celle des murmures qui bruissaient dans la salle. Et ce fut ce silence particulier de trois-mille-deux-cents respirations toutes retenues en même temps : enfin commençait, dans le plus grand cinéma du continent, cette avant-première tant attendue.

Sur l’immense écran, un plan fixe sur une chambre au luxe impressionnant, mais désuet. Un Asiatique en pyjama bordeaux s’admirait dans l’un des miroirs. Dans le lit king size, deux charmantes jeunes femmes gloussaient. Pas de musique. Satisfait de l’apparence de son reflet, l’homme se retourna, détailla la garniture de la couche, sourit et s’approcha.

La voix bipartite d’un doublage simultané résonne dans le cinéma.

— Bonsoir, mes chéries. J’espère que vous m’avez préparé quelque chose de calme ce soir, je suis d’humeur tranquille.

Pour toute réponse, les demoiselles poussèrent de nouveaux petits rires. Un projecteur révéla le maitre de cérémonie, debout sur scène dans un coin de l’écran. Une autre diction, la sienne, commenta la vidéo.

— Mesdames, messieurs, la Compagnie Générale de Télétransmissions vous l’avait promis ; personne ne l’avait cru, les physiciens nous avaient dit que c’était impossible, et pourtant le voici sous vos yeux ébahis : les images de la planète Vissi, en direct et en exclusivité internationale pour vous et rien que pour vous.

À l’écran, l’homme se glissa avec délice entre les draps de satin de soie repassés, savourant les effluves de linge propre et de parfum des femmes.

Dans la salle, des applaudissements dubitatifs, et quelques regards appréhensifs de parents qui, ayant amené leurs jeunes enfants à cette première mondiale, s’inquiétaient du tour que pouvait prendre le scénario proposé.

— Mais vous n’avez rien vu !, s’exclama de nouveau le maitre de cérémonie. Malgré les années-lumière qui nous séparent de cette scène en direct, malgré les milliaaaaards de kilomètres, nous avons réussi à capter le son. Nous avons pu obtenir l’image – et une image d’une qualité remarquable, comme vous pouvez le constater.

Un gros plan sur le visage de l’une des femmes, occupée à émoustiller le pyjama, appuya cette affirmation.

— Mais il y a mieux ! Nous suivons ici un spécimen et ses deux compagnes, tableau fort charmant, mais qui risque de devenir inadapté à notre jeune public. Or, notre système permet de suivre plusieurs modèles et ce en simultané !

La scène à l’écran se fondit et enchaina sur une pièce austère, dans laquelle parlaient trois hommes, asiatiques eux aussi. C’était le genre de salle dont la sévérité, conçue par un escadron d’experts, dégageait un luxe plus impressionnant que n’importe quelle dorure. Loin sous les immenses baies vitrées, une ville trépidait dans la lumière rouge du soir.

Des applaudissements conséquents retentirent dans le cinéma, ponctués par quelques huées.

— Nous tombons donc d’accord : l’élimination physique de monsieur Wang est la seule option disponible, dit le plus petit.

— J’ai hélas épuisé les solutions légales, répondit le chauve.

Le troisième, obèse, rajusta son impeccable veste de costume bleu nuit avant de continuer.

— Les solutions vénales sont épuisées aussi.

— Très bien. Messieurs, je planifie l’opération pour mercredi onze. Nous avons une semaine pour nous préparer. Nous ne nous reverrons pas d’ici là.

Ils s’inclinèrent, le chauve et l’obèse partirent chacun par une porte. Le petit resta seul, absorbé en apparence dans la contemplation de la ville à ses pieds.

Le maitre de cérémonie reprit la parole.

— Mais il y a encore mieux ! L’idéal à ce stade du scénario ici serait de savoir ce que pensent nos protagonistes, n’est-ce pas ? Eh bien, malgré la distance littéralement astronomique, malgré les difficultés techniques réputées insurmontables, la Compagnie Générale de Télétransmissions a rendu cette prouesse possible. Mesdames, messieurs, rien que pour vous ce soir : le mode « pensées ».

L’image se troubla légèrement. La voix du petit homme retentit de nouveau. Bien que couverte par la traduction simultanée, on la devinait étrange, comme floue – parce que ce n’était pas une voix exprimée physiquement.

— Un triumvirat… quels imbéciles.

Il y eut un tonnerre d’applaudissements.

— Je paierais cher, continua la pensée, pour voir leur tête quand eux aussi seront éliminés. J’aurais dû demander une vidéo…

L’homme s’arrêta brutalement, fixa un point au loin, puis focalisa directement sur ce qui aurait été la caméra si caméra il y avait eu. Mais il n’y avait rien. Il secoua la tête, vérifia encore une fois, se retourna et partit.

— Ce que vous venez de voir, repris le maitre de cérémonie devant l’image de la salle vide, est le seul – et je dis bien le seul inconvénient de notre technologie. Les sujets ne savent pas, et ne peuvent pas savoir qu’ils sont espionnés. Mais, parfois, ils expérimentent une vague impression que quelqu’un les regarde par la fenêtre.

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