Jour 23

— Mon cher ami, susurra le magicien d’une voix mielleuse, je ne sais si je dois vous blâmer, vous avertir, vous féliciter ou simplement m’étonner.

L’ermite eut un mouvement de recul. Il fixa son interlocuteur, lui laissant le soin de continuer.

— Vous blâmer d’avoir accueilli un étranger sous votre toit, ce qui viole, pour autant que je sache, vos serments d’isolement, surtout quand cette personne est une femme d’une grande beauté, qui a du mette à mal votre serment de pureté.

Les vœux d’assistance et de charité prédominaient sur ceux d’isolement, mais le moine n’était pas d’humeur à discuter théologie avec le magicien, qui n’avait d’ailleurs pas légitimité pour le blâmer d’une quelconque manière. Il ne répondit donc rien.

— Vous avertir de la dangerosité de celle que vous avez recueilli – quoique j’imagine que ce point est inutile, car vous n’êtes pas idiot. Vous savez aussi bien de moi ce que vous avez recueilli. Je prétends même que c’est l’exacte raison de votre appel à l’aide : vos pouvoirs sont inefficaces sur une créature magique, et vous voilà désemparé, comme l’amateur que vous êtes. D’où votre appel à un professionnel.

Tiens donc, nota Barnabé, l’ermite aussi a des pouvoirs magiques ? S’il les avait utilisés devant eux, il avait été discret.

— Je pourrais vous féliciter d’avoir obtenu la confiance d’une si puissante Kitsune. Car elle est puissante n’est-ce pas ? Ce n’est pas une débutante, elle ne réussirait pas une transformation si parfaite. Je parierais qu’elle a au moins trois queues. Ce qui m’amène à la surprise : comment vous, moine ermite, par essence solitaire, avez-vous réussi à nouer des liens assez forts avec cet être pour qu’elle vous fasse assez confiance pour venir se réfugier chez vous ?

Clairvoyant ne répondit pas, et s’assit dans le chemin extérieur, face au jardin sec. Il laissa entendre une longue et puissante expiration, par laquelle il refoulait toute sa colère.

— Troisième-Fils marque un point, dit Évangelina. Je serais curieux d’avoir la réponse à cette question.

— Moi aussi, répondit Nab. Mais surtout pour moi, il n’a pas posé la seule question qu’il aurait du poser.

— Laquelle ?

— D’où vient cette blessure ? Il ne lui a jamais demandé, et l’ermite ne lui a jamais dit. On ne soigne pas une blessure sans avoir la moindre idée d’où elle vient !

— Tu voudrais dire qu’il sait ce qu’elle a ? Qu’il pourrait en être responsable ?

— C’est une possibilité à ne pas exclure. N’oublie pas que ça semblait magique, que c’est arrivé en pleine tempête, ce qui est une période propice à la magie de destruction dans les contes, et que cet homme est précisément magicien. Ah, et que Rouge le connait, puisqu’elle a averti Clairvoyant à son sujet.

— Je n’aime pas ça, mais je dois reconnaitre que ta théorie se tient. Et c’est toi l’expert.

Le magicien reprit la parole :

— Ne répondez pas, mes questions étaient purement rhétoriques. Bien, je propose que nous discutions maintenant du vrai sujet. Mon paiement. Vous connaissez cet être, vous me connaissez. Voici ce que nous allons faire. Je vais commencer par la stabiliser, et lui faire reprendre connaissance.

— Et ensuite ?

— C’est là que vous intervenez, puisque vous avez sa confiance. Vous la convaincrez d’accepter mon prix pour que je la soigne.

— Qui est ?

— Une journée et une nuit complètes en ma compagnie, vingt-quatre heures au total.

— Vous êtes raisonnable.

— Non, ce n’est pas tout. Elle me devra aussi une faveur.

— Je vois. Et si elle refuse ?

— Elle restera handicapée jusqu’à la fin de ses jours, ce qui risque d’être court.

— Et si je refuse ?

— Alors je m’en irai, et elle mourra.

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