Jour 26

Ils arrivèrent à l’ermitage au point du jour. Clairvoyant était déjà levé et méditait, comme à son habitude, devant le jardin sec. La montée rapide de luminosité (le soleil se levait et se couchait vite sous ces latitudes) réveilla la Kitsune, quelques minutes à peine après l’arrivée des explorateurs. Elle était maintenant d’un kesa, une tenue de moniale ocre, visiblement empruntée au maitre des lieux. Même attifée ainsi, mal réveillée, assise dans un futon blanc cassé dont la couleur jurait avec celle de ses habits, elle conservait un je-ne-sais-quoi d’indéniablement attirant. Barnabé en était impressionné.

Nicolas fixait aussi la renarde, les sourcils légèrement froncés.

— Y’a quelque chose de bizarre… murmura-t-il enfin.

— Quoi ça ?, demanda Évangelina.

— Normalement une Kitsune génère aussi ses propres vêtements, quand elle se transforme. Du moins dans les histoires que je connais. Plus ça va et plus je me demande si elle réponds aux schémas habituels.

— Peut-être est-ce parce qu’elle est encore faible ?, suggéra la jeune femme.

— C’est une possibilité. Peut-être aussi que l’auteur ne respecte pas les standards.

— L’auteur ?

— Il fait référence, intervint Nab, à la théorie qui dit que chaque histoire que nous visitons est le fruit d’un ou plusieurs auteurs. Une autre théorie dit que ces histoires existent de manière indépendante, et que les auteurs ne font que les raconter. Encore une autre prétends même que c’est la réalité et que nous voyageons dans un multivers – mais celle-ci a peu d’adeptes.

— Et le Quartier Général nous a donné de bons arguments contre la dernière, renchérit Lina. Mais quoiqu’on fasse, on aura toujours des différences avec les contes traditionnels, c’est la base même de nos missions.

— Vrai. Et je vais quand même noter ça dans mon rapport, dit Nico.

Rouge bailla, le moine entra dans la pièce. Ce dernier s’inclina profondément devant la Kitsune, bien plus qu’il ne l’avait fait devant le magicien. Un sourire amusé passa sur le visage de la renarde.

— Vous me voyez très heureux de vous voir en meilleure forme aujourd’hui, dit Clairvoyant d’une voix douce.

— D’abord, moins de déférence, je te prie, mon cher Clairvoyant. Ensuite, je suis heureuse d’être assez remise pour ceci.

Elle s’assit, s’agenouilla avec précautions à côté de son futon, et dans une lenteur mi-calculée, mi forcée par sa faiblesse, se prosterna devant l’ermite. Ce dernier ne se rappela de fermer sa bouche que quelques secondes plus tard.

— Merci, dit la Kitsune. Merci de m’avoir recueillie et soignée avec tant d’efficience, de bienséance et de délicatesse, là où tant d’autres auraient abusé de moi ou m’auraient laissé agoniser. Et, ô digne sauveteur, ne t’avise pas de te prosterner à ton tour, car c’est moi qui te remercie et te suis redevable, et en aucun cas le contraire.

Clairvoyant arrêta le geste qu’il avait commencé puis, voyant que la Kitsune vacillait, il l’aida à se relever.

— Si votre état le permet, lui dit-il, j’aimerais vous entretenir de votre guérison et de ce qu’elle implique.

— Bien.

Elle s’assit sur ses talons (sans réussir à retenir une grimace de douleur dans la manœuvre) et, telle une statue magistrale, écouta.

Alors le moine s’assit en tailleur devant elle et lui raconta tout depuis son arrivée, comment il en avait été réduit à demander de l’aide à Troisième-Fils Petite-péninsule-de-palais le magicien, comment celui-ci lui avait extorqué un marché dont il n’avait pas les clés, et même la position du magicien sur qui devait prendre la décision. Lorsqu’il eut fini, il y eut un long silence, pendant lequel Rouge réfléchit.

— Voici ce que je vais faire, dit-elle enfin en fixant son hôte dans les yeux. Je vais accepter sa demande. Ne crains rien pour moi : je connais ce genre d’homme, je sais ce qu’il veut, et je sais comment le contrer. Je ne te révèlerai rien, parce que ce n’est plus ton combat, et qu’ainsi il ne pourra rien t’extorquer.

— C’est votre choix, je le respecte.

— Voici ce que tu vas faire, continua-t-elle d’une voix claire. Tu iras lui porter la nouvelle, mais pas maintenant. Tu attendras le soir du cinquième jour. Cela me laissera le temps de me remettre aussi bien que possible, en plus de titiller son impatience.

— Ce sera fait selon votre désir.

L’ermite se leva et salua la Kitsune ; puis il s’en retourna hors de la pièce. L’homme passait la porte lorsqu’une voix douce murmura, presque inaudible :

— Clairvoyant ?

Il se retourna. Rouge était toujours là, assise sur ses talons. Elle contemplait ses genoux.

— Je crois que je suis coincée, murmura-t-elle. Peux-tu m’aider ? S’il te plait ?

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