09 – Un dieu de savon

Ce samedi-là, Asako avait invité Emma chez ses parents. Un rendez-vous inhabituel : l’ordinaire voulait que les deux gamines se retrouvent chez Emma, qui vivait dans un appartement plus grand et moins culturel – selon le vocabulaire de la jeune Japonaise.

Aussi, à l’heure dite, l’adolescente rousse était assise sur la haute marche de l’entrée genkan, à ranger ses chaussures dans un casier. Son amie l’accueillait, vêtue d’un yukata bariolé. Était-ce la tenue qu’elle portait couramment chez elle, ou une fantaisie qui lui avait pris à l’occasion de l’arrivée d’Emma ? Elle n’obtint pas de réponse à cette question muette, car la Japonaise la tira dans sa chambre.

La pièce, à l’image de la maison, était petite, encombrée et… Asako avait raison, le mot « culturel » était le plus approprié. Rentrer dans cet appartement, c’était comme voyager au Japon, avec à peine plus de textes compréhensibles et un décor moins exotique par-delà les fenêtres. Emma se retint de regarder un peu partout – il y avait quelque chose de mignon dans la façon dont tout était agencé pour optimiser le moindre espace. Les deux jeunes filles discutèrent de tout et de rien devant un jeu vidéo.

Asako perdit encore une manche. Bizarre, normalement c’était elle la meilleure en plateforme, Emma laminait sa complice aux jeux de stratégie. La rouquine observa son amie. Elle était tendue, ce qui ne lui ressemblait pas. Même son éternel chignon à baguettes était monté de travers.

— Asa… avoue, tu ne m’as pas fait venir juste pour me montrer l’appart de tes parents. J’ai bon ?

Un sourire triste se dessina sur le visage de la Japonaise.

— Toi, on ne peut rien te cacher, comme d’habitude. Mais je préfère t’en parler plus tard. Tiens, tu connais ça ? C’est excellent, ça devrait te plaire !

Emma regarda le tome que son amie lui avait posé entre les mains – grossière manœuvre pour changer de sujet, mais la jeune fille avait compris le message.

— Asa, c’est gentil, mais… je ne lis pas le japonais.

— Les gamines, le gouter est servi !

Ça, c’était le grand frère d’Asako. La rousse se retint de justesse de lui donner du « Je ne suis plus une enfant, mais une préadolescente ! » qu’elle débitait à ses parents en ces circonstances.

— Je vais me laver les mains, cria-t-elle en retour et en se levant.

— Emma, attends !…

Trop tard. La jeune fille se tenait déjà debout dans la porte ouverte de la salle de bains, interloquée – au moins elle changé de chaussons, pensa Asako dans un étrange souci du détail.

— Heu, Asa ? C’est quoi, ça ?

Le « ça » désignait un savon tout ce qu’il y avait de plus ordinaire, posé dans un porte-savon parfaitement standard, entouré de petites cordelettes tressées d’où pendaient des bandelettes de papier blanc plié.

— Emma, je te présente Sekken-sama. Sekken-sama, voici mon amie Emma.

Le regard de la jeune rousse alterna entre sa complice et le porte-savon. L’attitude entière de la Japonaise criait au monde qu’elle voulait se rendre invisible. Et assis entre les ficelles, il y eut un minuscule personnage à l’étrange tête carrée, jaunâtre, à l’aspect doux, comme s’il était lui-même constitué de savon.

— Asa, demanda Emma en désignant l’être du doigt, je ne suis pas folle ? Il y a un… truc là, qui me regarde (qui la saluait à la mode japonaise, en réalité). Je ne rêve pas ?

— Non, tu ne rêves pas, mais la plupart des visiteurs ne le voient pas. C’est Sekken-sama. C’est… tu dirais que c’est un esprit, ou une espèce de dieu. On appelle ça un kami.

— Vous avez un dieu chez vous ? Mais c’est génial !

L’adolescente s’approcha de l’installation, elle avait le nez presque contre les cordelettes maintenant.

— Bonjour, monsieur le dieu !, claironna-t-elle dans un grand sourire charmeur. Mon nom est Emma, je suis enchantée de vous rencontrer, monsieur… (elle se retourna) comment tu as dit qu’il s’appelait, déjà ?

— Sekken-sama, répondit le grand frère qui était arrivé entre temps. Personnellement je préfère Yog-Sothoth, mais si tout ça c’est trop compliqué pour toi, tu peux l’appeler Bubulles.

Un trait de mousse jaillit de la main du kami jusque dans la bouche de l’importun.

— Ne. M’appelle. Pas. Bubulles !, dit-il d’une voix savonneuse.

Asako tira son amie par la manche.

— Mon idiot de frère n’a plus le respect des dieux. Maintenant ils vont se disputer pendant une demi-heure, et le crétin va perdre, comme d’hab. Viens, tu te laveras les mains dans la cuisine.

Dix minutes plus tard, elles dégustaient des mochis avec du thé – Emma n’avait jamais apprécié le gout astringent du thé vert, mais par respect pour la personne qui l’avait préparé, elle se forçait à finir sa tasse.

— Je suis tellement désolée que tu aies vu cette scène ridicule, s’excusa Asako. J’aurais dû te prévenir.

— Arrête, c’est génial. Tu as un dieu chez toi. Tu imagines la chance que c’est ?

— Tout le monde en a, mais personne n’y fait plus attention. Va savoir, tu héberges peut-être un dieu du papier toilette ?

— Quoi ? Beurk, non ! N’importe quoi ! Mais au fait, tu voulais me dire quelque chose ?

— Oui. Tu sais, mon père a des grosses responsabilités. C’est grâce à lui qu’on vit ici. Mais à cause de son boulot, on va tous retourner au Japon cet été. Mais, enchaina Asako avant qu’Emma ne puisse réagir, on restera amies, il y a Internet et tout, et puis je reviendrai, si on ne peut pas revenir avec le travail de papa je reviendrai pour mes études !

Emma demeura plantée là, quelques instants, à regarder dans le vague. Elle digérait la nouvelle. Comment allait-elle prendre cette révélation ? Asa mordillait sa lèvre inférieure, dans l’attente d’une réponse.

— Dis-moi… vous allez déménager le dieu ? Tu crois que je pourrais le garder ?

La Japonaise éclata d’un grand rire, d’abord nerveux puis franc. Emma restait Emma et ne changerait jamais. Bien sûr que leur amitié résisterait à la distance !


Retrouvez Emma dans « Ce qui est dans le noir », qui se passe trois ans avant la présente histoire ; et les deux gamines dix ans plus tard dans « Derrière la deuxième porte du placard à balais ».

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