11 – Insomnie au fond de la rivière

Le jeune garçon se saisit de la lanterne, un modèle en papier suspendu à une branche, et s’avança seul dans la nuit. L’obscurité était totale en cette nuit sans lune. Un voile nuageux effaçait les étoiles et les villageois, dans l’attente d’un résultat à la Cérémonie s’étaient terrés chez eux, volets clos et chandelles éteintes.

Après quelques minutes de marches, le garçon sentit qu’il était arrivé au bon endroit. Pourquoi ici et pas ailleurs ? Seul son instinct aurait pu répondre à cette question, mais il en était certain, c’était à cet endroit. Il planta sa lanterne, s’allongea dans une herbe sèche qui n’aurait jamais dû être là, et les yeux levés vers les astres invisibles, étendit les bras. Sa main gauche atteint un petit ruisseau d’eau tiède, unique reste de la puissante rivière qui aurait dû dévaler cette vallée, emplissant le lit au fond duquel il était couché.

Le jeune garçon se répéta en marmonnant les différentes étapes de la cérémonie qu’il devait respecter. Trouver l’endroit, ça, c’était fait. Mettre la lanterne en place. S’allonger la tête vers l’amont, et toucher l’onde. Ensuite… ah, attendre que la lumière s’éteigne, ce qui devrait être rapide. Puis avaler la préparation-aux-esprits, et s’endormir pour rentrer en contact avec eux. Et enfin, demander aux esprits de faire revenir la pluie et la rivière.

Alors, couché aussi confortablement que possible, il patienta – il n’avait que ça à faire. Le temps était doux, un vent humide s’élevait des plaines. Pour la première fois depuis des mois il avait amené de vrais nuages, mais toujours pas la moindre goutte de bruine à l’horizon, ce qui avait poussé les Anciens à procéder à la Cérémonie.

Le jeune garçon était plutôt fier d’avoir été choisi pour une mission aussi importante que la Cérémonie. Les préparatifs avaient duré un jour et une nuit ; il avait répété les gestes des dizaines de fois, appris par cœur les formules de politesse et les doléances à présenter aux esprits. Il se sentait prêt, digne, et impatient d’accomplir son rôle.

La faible lumière jaune émise par la lanterne oscilla, devint franchement rouge et disparue définitivement dans un filet de fumée. Le jeune garçon déplia alors la feuille de vigne que l’on avait accrochée à sa ceinture, et en emboucha le contenu. C’était une pâte à la texture caoutchouteuse et fondante, avec un gout prononcé de menthe, de thym, d’avoine et de champignon.

— Il faut bien mâcher et tout avaler, même si ce n’est pas bon », lui avait dit le chamane. Je ne peux pas te faire gouter, cette préparation ne sert et ne doit servir qu’à communiquer avec les esprits.

Alors il mâcha encore et encore, et avala. Et maintenant ? Il ne lui restait plus qu’à s’assoupir.

C’était plus facile à dire qu’à faire. Pourquoi est-ce toujours lorsque l’on veut trouver le sommeil qu’il nous fuit ?

Ses pensées vagabondèrent, et remontèrent le fil du temps. Il s’était préparé à cette mission. Il allait la réussi, même s’il devait s’endormir de force – peut-on s’endormir de force ? Il avait été choisi à cette responsabilité, tout le village comptait sur lui, il ne pouvait pas échouer simplement parce qu’il n’arrivait pas à s’endormir ! C’était impossible !

Le vent s’intensifia et fraichissait ; sous les maigres touffes d’herbe sèche, la pierre du lit de la rivière se faisait de moins en moins confortable. Mais il devait rester là et s’assoupir, c’était de son devoir. Il s’était même proposé pour ça. Il était… presque certain d’avoir été volontaire. Après une longue discussion avec les Anciens, en fait. Mais il avait été heureux d’accepter, de se rendre utile à la communauté qui le nourrissait. En tant qu’enfant du village (il n’avait aucun souvenir de ses parents), il devait bien ce service à la collectivité.

Ses amis avaient réagi en… alors qu’il y réfléchissait, il n’avait pas la moindre idée de comment ses proches avaient pu réagir. Entre le moment où il avait été élu pour présider à la Cérémonie et maintenant, il n’avait rencontré que le chamane et les Anciens. Mais il était sûr que tous ses camarades étaient jaloux et allaient le presser de questions quand il rentrerait, la rivière gonflée d’eau fraiche derrière lui.

La température chut encore, l’air se fit moite. Le jeune garçon avait froid, mais rien pour se couvrir. Le froid allait-il l’aider à s’endormir ? À moins que ce ne soit le contraire ?

Maintenant qu’il y réfléchissait, les visages qu’il avait croisés en remontant fièrement la grand-rue (la seule, en vérité) du village exprimaient plus la peur et le chagrin que la joie d’avoir de nouveau de l’eau à foison ou l’envie. Pourquoi ? Mais le chamane et les anciens étaient sages, ils devaient savoir ce qu’ils faisaient. Le froid commençait à l’engourdir, est-ce que ça aurait une conséquence dans le monde des esprits ?

Une pâle lueur bleue s’éleva de l’onde à sa gauche, et s’approcha de lui. Un esprit ? Probablement, maintenant qu’il en voyait les détails, c’était comme un petit être humain fait d’eau. Il s’assit, et la chose lui tournoya autour.

Le jeune garçon se concentra, et lui dit les mots qu’il avait appris avec soin. L’esprit, car c’en était bien un, lui répondit directement dans sa tête :

— Moi, esprit gardien de cette rivière, exaucerai ton souhait très bientôt. Regarde au-dessus de toi, puis suis-moi.

Le jeune s’aperçut alors qu’il y voyait maintenant presque comme en plein jour, bien qu’il fit encore nuit noire. L’être lui désignait les nuages, épais et lourds, qui s’accumulaient contre les pics proches. Le garçon suivit la rivière, et quelques instants plus tard, plic ! ploc ! de grosses gouttes de pluie s’écrasaient au fond du lit asséché.

Et, quelques heures après, les averses tant attendues avaient rendu au cours d’eau son apparence normale.

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