12 – Un brave blaireau

Erik était mort. Il n’avait aucun doute sur ce fait : devant lui, un gigantesque panneau déclarait « Bienvenue après la mort ! », et en plus-petit, en dessous, « N’ayez pas peur, nous nous occupons de tout ». Tout ceci surplombait un immense comptoir de bois blanc, large à perte de vue, derrière lequel patientaient des êtres lumineux. Intrigué, Erik s’approcha de l’un d’eux.

— Bonjour. Vous êtes bien Erik E. ?

— Heu… oui ?

— Bienvenue, Erik ! Vous êtes mort, mais ce n’est pas grave. Nous allons voir ensemble ce que nous pouvons faire de vous. Pouvez-vous vérifier l’exactitude des renseignements portés sur cette fiche ?

L’être – un ange ? – lui tendit une feuille de papier sur laquelle était inscrit tout son état civil et les principales actions qu’il avait effectuées de son vivant.

— Tout est conforme, dit enfin Erik.

— Parfait. (L’être introduit la page dans une machine, diverses informations clignotèrent sur un écran). Je vois que vous êtes catholique et musulman, avez-vous une préférence pour votre vie dans l’au-delà ?

— Pardon ? Je ne suis aucun des deux !

— Permettez-moi de vous contredire : vous avez été baptisé, avez fait votre première communion et vous vous êtes confirmé. D’autre part, vous vous êtes converti à l’Islam le dimanche sept novembre deux-mille-quatre, à trois heures quarante-sept du matin heure locale, par la récitation de la formule rituelle en présence d’au moins deux témoins.

— Heu… en deux-mille-quatre j’étais étudiant, peut-être qu’une fête un peu alcoolisée…

— Je note donc, aucune préférence. Vous pouvez continuer avec notre conseiller d’orientation. Veuillez passer la porte, je vous prie.

Une ouverture remplaça l’être lumineux et sa portion de comptoir. Erik la franchit – quel autre choix avait-il ?

Derrière le seuil se trouvait une pièce sobre et fonctionnelle, pourvue d’un bureau en bois sombre et de deux fauteuils : un en métal dur et désagréable sur lequel on lui demanda de s’assoir, et l’autre moelleux et confortable, dans lequel l’attendait son interlocuteur. Ce dernier ne prit pas la peine de se lever pour le saluer. C’était un grand homme au teint rouge, cornu, au sourire sadique, habillé dans un costume chic. Un diable ?

— Assieds-toi, Erik. Tu m’as bien reconnu, et oui, mes pouvoirs me permettent de rencontrer individuellement toute personne qui peut finir en Enfer, et crois-moi, ça représente du monde. Bon, étudions ton cas, veux-tu ?

Il se saisit d’une tablette informatique posée sur le bureau, et fit défiler une longue liste, devant laquelle il gloussait ou émettait de petits bruits approbateurs à intervalles réguliers.

— Parfait ! déclara-t-il enfin. Votre dossier est… tout juste moyen, ni le Paradis ni les Enfers ne sont garantis pour vous. Vous allez donc être soumis à la Question.

— Pardon ?

— Pas d’inquiétude, il ne s’agit pas d’une torture moyenâgeuse. Je vais vous donner une expression, vous me direz ce qu’elle vous inspire. Votre sort dépendra de votre réponse.

— Je suppose que je n’ai pas le choix.

— Non. La locution est : « Un brave blaireau ». C’est à vous.

— C’est tout ? Il va me falloir des précisions. Quel genre de blaireau ? L’animal ? L’outil pour se raser ? Le pinceau ? Le genre de personne qui est un peu neuneu ? Et brave, mais dans quel sens ? Brave-honorifique, qui ne craint pas l’ennemi, ou brave-couillon, gentil, mais bête ?

— Vous avez toute liberté d’interprétation.

— Mais il n’y a rien à interpréter. Ce n’est même pas une phrase, c’est tout juste deux mots qui ne vont pas ensemble. Si « blaireau » fait référence à un objet, ça n’a pas de logique parce que quelque chose d’inanimé ne peut pas être brave – quel que soit le sens qu’on donne à ce mot. Pareil avec l’animal, d’une certaine façon : un mustélidé, c’est toujours sot, et n’a pas de notion de courage au combat, ça raisonne en termes de survie. En fait, c’est une insulte, non ? Un brave blaireau, c’est quelqu’un de gentil, mais très con et un peu prétentieux. Ça fait référence à qui ? Pas à moi j’espère, parce que ça ne correspond pas à ma vie. J’ai sans doute été brave, dans le sens noble du terme, mais je ne suis certainement pas un blaireau, puisque je suis humain et…

— C’est bon, Erik. Vous irez au Paradis. Celui de votre choix.

— Oh ? J’ai réussi le test ?

— Non. Mais je ne veux pas de quelqu’un d’aussi chiant en Enfer.

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