15 – Par-delà la fine membrane de la réalité

Ce jour-là, je cherchais un cadeau pour l’anniversaire d’une amie friande d’exotisme et de bizarreries. C’était l’occasion rêvée de visiter cette petite boutique de curiosités du centre – vous savez, ce genre de commerce étrange, poussiéreux, mal éclairé, dans lequel on ne voit jamais aucun client et dont les horaires d’ouverture sont incompréhensibles. Tout le monde en connait un près de chez soi.

Le carillon de la porte d’entrée m’annonça dans un joyeux tintinnabulement, un « bonjour » d’une voix alto âgée me salua depuis le fond du magasin. Un grand soleil rayonnait à l’extérieur, aussi mis-je quelques secondes avant de percevoir quoi que ce soit dans la lumière tamisée. Ça sentait la cire et le vieux papier, avec de vagues relents d’huile et de bois. La petite pièce était un labyrinthe de fourbi et de meubles divers, tous d’une propreté impeccable. Je saluai en retour la personne à moitié cachée derrière une archaïque caisse enregistreuse mécanique, et m’intéressai aux objets exposés.

Chacun d’eux était d’une étiquette soigneusement calligraphiée à l’encre violette, attachée avec une ficelle. Elle précisait la nature de ce à quoi elle était liée, mais n’indiquait pas de prix. Ce genre de considération terre-à-terre était sans doute gérée à la tête du client.

Il m’apparut assez vite que ce n’était pas un simple magasin d’antiquités. Il ne vendait aucune de ces babioles laides et inutiles que l’on trouve à presque rien dans tous les vide-greniers et pour une fortune chez les professionnels ; non, les produits de ce surprenant bazar étaient tout à fait uniques, et infiniment plus étonnants que tout ce que j’avais imaginé. Rien dans ce magasin n’était exactement ce qu’il semblait être. L’horloge grand-mère dont les aiguilles indiquaient la latitude et la longitude (selon le méridien de Paris) était amusante, mais un peu encombrante. Ce pendentif couleur de ciel (hélas couplé au temps d’Édimbourg) était joli, mais probablement beaucoup trop cher. J’hésitais : cette radio portable en bakélite qui captait les émissions d’il y a cinquante ans, ou bien un tampon encreur à offenses (un coup, une insulte, toujours différente et parfois en allemand) ?

Je réfléchissais lorsqu’à la faveur d’un éclat de lumière, je le vis, posé sur un menu coussin dans un coin discret. C’était un petit couteau, sobre, mais élégant, à la lame gravée, et dont le fil semblait luire d’un bleu profond. L’étiquette indiquait :

« Couteau à découper la membrane de la réalité ».

Puis, en dessous, dans une encre rouge inhabituelle pour le magasin :

« Manier avec précaution »

— S’il vous plait ? Ce couteau m’intrigue, pouvez-vous m’en dire plus ?

Une vieille femme voutée s’approcha en trottinant, chaussa des bésicles et colla son nez à l’étiquette.

— C’est un couteau à découper la membrane de la réalité, jeune homme, dit-elle d’une voix chaude, mais âgée. Il sert à sectionner le tissu de la réalité, et à voir ce qu’il y a au-delà.

— Ha. Et… qu’y a-t-il par-delà la membrane de la réalité ?

— Eh bien ! tout ce qui n’est pas réel, voyons.

C’était une question idiote, je dus le reconnaitre.

— Est-ce simple à utiliser ?

— Très. Regardez, je vous montre… (elle empoigna le couteau d’une main leste pour son âge). Vous pincez la réalité, comme ça…

Elle saisit quelque chose entre son pouce et son index, qui s’arrêtèrent à quelques millimètres l’un de l’autre.

— … puis avec la pointe du couteau, vous pratiquez une incision, que vous élargissez. Il faut manier la lame avec précaution, la membrane de la réalité est fine et fragile, et vous ne voudriez pas faire une grande déchirure. Et voilà. Tenez, regardez.

Une ouverture d’une vingtaine de centimètres, parfaitement nette et délimitée, flottait en l’air, et montrait… un monde différent ? Apparemment le rêve d’un enfant, d’après la scène qui se déroulait sous mes yeux.

— Et quand vous avez fini, vous saisissez les deux bords, et vous refermez, comme ça.

Elle joint le geste à la parole. Elle continua :

— La membrane de la réalité cicatrise très vite, mais il faut faire attention à ce que la brèche soit bien close, sinon…

— Sinon ?

— Ce qu’il y a de l’autre côté peut traverser.

— Ce serait grave ?

— Eh bien, ici c’est la réalité, jeune homme. Ce que l’on y trouve est donc réel, par définition. Même leurs jeux vidéos et ce qu’il y a, là, sur Internet, tout ça c’est réel, ça existe dans notre monde. Mais il y a des choses qui ne le sont pas et dont vous ne souhaiteriez pas qu’elles le deviennent. Vous lisez, mon garçon ?

— Ça m’arrive.

— Prenez Lovecraft, par exemple. (Elle m’agita un index accusateur sous le nez). Ça, c’est des échantillons de ce qu’on peut trouver si on incise au mauvais endroit. Et vous ne voudriez pas que ça vienne ici.

— Je pense avoir compris l’avertissement, oui. Le couteau m’intéresse. À combien le vendez-vous ?

La vieille femme m’annonça un prix tout à fait raisonnable. Elle m’expliqua que le couteau n’avait pas de vraie utilité : impossible de déterminer à l’avance quelle irréalité va débouler derrière l’ouverture de la membrane : fiction, illusion, délire d’une imagination débordante ou complètement clichée, rêve de n’importe qui ou n’importe quoi, visions… tout, absolument tout pouvait surgir sans qu’il soit capable d’influencer sur le résultat d’une quelconque manière.

Mais cela m’importait peu : mon amie se plaignait souvent de manquer d’idées pour ses illustrations, et voilà que j’avais déniché le cadeau parfait !

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