14 – Licornes explosives

— Et c’est comme ça que j’ai découvert les licornes explosives.

Olaf l’Aventurier, debout sur une table dans la pénombre de la taverne, savourait l’effet de sa révélation sur son auditoire. Il dégusta une gorgée de vin chaud, distribua un sourire satisfait à l’assistance, et reprit son histoire.

— Comme vous le savez, si on voyage longtemps vers le sud, on accède à des terres ardentes, où seuls les plus terribles hivers connaissent la neige. Si l’on continue, on découvre des territoires brulants, où la saison froide est comme notre été et l’été plus chaud que la canicule. Le prospecteur courageux pourra aller encore au-delà, mais il ne trouvera qu’un désert torride, où l’air cuit comme celui d’un four.

Il avala une nouvelle gorgée.

— Mais je ne me suis pas arrêté là ! J’ai pris contact avec les gens du désert, dont les techniques ancestrales permettent de survivre dans de tels environnements. Ci fait, j’ai pu traverser ces régions hostiles, et vu de mes propres yeux ce qui qui existe de l’autre côté. Car les immensités de sable et de roche nue ne délimitent pas la fin du Monde, non ! L’homme valeureux qui osera s’y aventurer y découvrira des plaines, d’abord sèches puis de plus plus en plus verdoyantes, peuplées d’arbres inconnus, de nations antiques et d’animaux étranges. Et moi qui suis allé là-bas et en suis revenu, je vais témoigner de ce que j’y ai trouvé !

Olaf attendit quelques instants, ménageant son petit effet sur son auditoire.

— Je vais laisser de côté ce que j’ai déniché chez ces populations, il me faudrait une veillée entière pour ne serait-ce qu’effleurer les merveilles que j’y ai observées – et ça tombe bien, parce que c’est exactement le thème de la soirée de demain. Aujourd’hui, je vais vous parler des animaux.

Il se fit servir un nouveau verre de vin chaud, bienvenu avec les premières neiges de l’hiver.

— Là-bas, dans les grandes étendues herbeuses que l’on appelle « savanes », on trouve les bêtes les plus bizarres de la création. Rien à voir avec nos renards, nos élans, nos chouettes ou nos animaux domestiques, messieurs-dame. Non, dans ce pays, Dame Nature a engendré des espèces toutes plus étranges les unes que les autres, avec une propension au gigantisme impressionnante. On y croise des chats géants qui pourraient manger un homme si le désir leur en prenait. Des quadrupèdes montés sur échasses, à la grâce insolite et au cou si long qu’ils pourraient brouter les joubarbes qui poussent sur le faite de cette auberge. Des animaux cuirassés monumentaux, plus hauts que deux adultes, aux quatre pattes comme des troncs et munis d’une queue-serpent à l’avant, dont ils se servent comme une main.

Des murmures parcoururent l’assemblée, appréciés par l’aventurier encore plus que sa boisson, pourtant excellente.

— Je vous sens dubitatifs, braves dames et gens. C’est pourquoi j’invite tous ceux qui doutent de mon histoire à passer dans mes quartiers, dans la suite ducale de cette auberge, demain dès la première heure. Seulement deux deniers l’entrée ; pour un voyage dans les contrées lointaines, c’est donné !

Il y eut des approbations, quelques interrogations sur le prix. Beaucoup de bruit, c’était autant de rumeurs et donc abondance de clients le lendemain : parfait !

— Mais, mesdemoiselles, mesdames et messieurs, ce n’est pas le plus inconcevable : dans ces contrées distantes, on trouve encore des licornes !

Des « Oh ! » et des « Ah ! ». Une foule était un auditoire incroyablement agréable, que l’on pouvait surprendre par ce qui avait été annoncé cinq minutes plus tôt.

— Toutefois, ne vous imaginez pas de splendides équidés immaculés comme celles qui ont parcouru nos cieux du temps de nos ancêtres. Non, les licornes de ces régions lointaines sont tout à fait différentes. Plus hautes qu’un homme, lourdes comme trente gaillards, elles sont exceptionnellement agiles sous des airs de bêtes dodues et pataudes. Certes, l’épais cuir gris qui leur sert de vêture n’est pas aussi agréable à regarder que le pelage soyeux de nos licornes locales. Mais songez, cher auditoire, que là-bas il ne s’agit pas d’une espèce disparue : les licornes du sud se promènent en troupeaux entiers !

Exclamations et interrogations. Ce vin chaud était décidément excellent.

— Les peuples de la région, malgré leur compétence et leur ingéniosité, craignent leurs licornes, savez-vous pourquoi ? Parce qu’elles explosent ! Si, madame, je vous vois douter de ma parole, mais je vous jure que c’est l’exacte vérité. Poussez à bout un de ces êtres, et il va allumer sa corne, lorsque celle-ci sera consumée, boum ! Il disparaitra dans une grande déflagration, laissant un cratère fumant derrière lui ! D’ailleurs, certaines tribus ont essayé de les dresser pour s’en servir comme arme…

— C’est des conneries, brailla un petit vieux édenté au fond de la salle.

— Pardon ? Qui a dit ça ?

— C’est moi, gamin. J’affirme que ton histoire de licornes explosives, c’est des crétineries pour te faire mousser. Tout ce que t’as raconté avant, c’est cohérent avec les chroniques des autres aventuriers. Mais des bêtes qui éclatent ? Jamais entendu une imbécilité pareille, et en soixante-quinze hivers, j’en ai vu passer des types comme toi !

Ha, ce petit vieux allait tout faire rater ! Mais Olaf avait encore un atout dans sa manche.

— Avec tout le respect que je vous dois, grand-père, je maintiens ma version, qui est tout à fait authentique. D’ailleurs, lorsque les plus jeunes se seront couchés, rappelez-moi de vous raconter comment j’ai sauvé, au péril de ma vie, une charmante autochtone de l’une de ces terribles explosions, et de ce que j’ai appris d’elle quand elle a tenu à me remercier – si vous voyez ce que je veux dire…

Les gloussements scabreux qui remontèrent de l’assistance indiquèrent à l’aventurier qu’il avait récupéré l’attention de son public. La journée du lendemain s’annonçait rentable.

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