18 – Nu de bon gout

Il était arrivé chez la jeune femme tôt dans la soirée. Un bien curieux appartement de centre-ville, aux plafonds à moulures, mobilier début XXème, pièces exigües et papiers peints défraichis. S’il ne connaissait pas les deux colocataires, il aurait aisément parié sur le fait que le lieu appartenait à un couple de petits vieux.

Et maintenant les ressorts du matelas massaient délicatement son dos nu tandis qu’il savourait l’odeur fleurie des draps lavés et repassés de frais. Au pied du lit, devant une large armoire à glace, la jeune femme hésita un instant et décrocha une agrafe. En une ondulation, sa jolie robe noire chut au sol dans un froufrou soyeux. Un sourire radieux resplendit sur ses lèvres carmin ; elle détacha une épingle et une cascade de longs cheveux aile de corbeau noya ses épaules et sa poitrine.

L’homme dans le lit, immobile, apprécia le spectacle. Il dépassait tous les fantasmes et espoirs qu’il avait pu nourrir depuis qu’il avait accepté l’invitation impromptue.

D’un geste gracieux et nonchalant, elle éteignit le plafonnier, ne laissant plus que la chaude lueur de la lampe de chevet dans la pièce – un éclairage qui suggérait plus qu’il révélait, idéal pour l’ambiance. Puis avec une souplesse toute féline, elle grimpa sur le lit, sur lui ; ses cheveux lui balayèrent la tête dans une tornade de chatouilles, de pêche et d’abricot. Il n’osa bouger, de peur de rompre le charme, incapable de réaliser l’évidence de la situation. Elle s’approcha encore. Il sentit son souffle glisser sur son cou puis son visage, la douceur moelleuse de ses seins sur sa poitrine, de ses cuisses enserrant les siennes.

Alors il plongea son regard dans ses yeux bleu outremer, admira les papillonnements de ses longs cils, se délecta du velouté de sa peau pâle, de son odeur d’amande, de l’aspect rieur de ses pommettes ; il entreprit de laisser courir ses doigts sur la ligne parfaite de la mâchoire, le long de son épaule, puis plus bas encore.

Le premier baiser qu’elle lui offrit avait le gout de cannelle des Zimtsterne ; le second, au creux de sa clavicule, fut l’étincelle qui ouvrit le chemin vers l’extase.

* * *

— Tu es obligé de faire tout ce cirque chaque fois que tu bois une canette ?

— D’une, je fais bien ce que je veux. De deux, le sang n’est bon que sur un homme nu, et n’est jamais aussi savoureux qu’après l’acte. De trois, comme ça ils reviennent et sont heureux de le faire, pas besoin de chasser. Et de quatre, traiter les humains de « canettes » est dégradant.

— Oh, voilà que mademoiselle s’intéresse au bienêtre du bétail, maintenant. Allez, bouge-toi, on va être en retard.

Avec une expression exaspérée à destination de sa colocataire, la jeune femme parcourut ses dents de son pouce pour s’assurer que ses canines étaient bien rétractées, vérifia qu’aucune trace de sang sur son visage n’effraierait les passants, enfila une veste et sortit.

* * *

Il se réveilla dans le lit exigu de son petit appartement, seul. Bien que les gros chiffres verts du cadran prétendaient qu’il était onze heures du matin passées, il se sentait épuisé, et gêné par des piqures de moustique sur le cou. Il réfléchit à la soirée de la veille. Impossible de se rappeler comment il était rentré, ni même pourquoi il était revenu. Mais malgré la fatigue et l’heure indue, il se saisit de son smartphone et vérifia ses contacts : il devait revoir cette femme.

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