23 — Un très curieux dirigeable au-dessus de Venise

Ce jour-là, Venise était en effervescence. Quelque chose flottait au-dessus de la ville, une gigantesque vessie oblongue et fuselée, sous laquelle l’on avait accroché une longue nacelle tressée d’osier. « On » devait être la République, car l’objet étranger était paré de ses couleurs et décoré de ses armes, tel un titanesque étendard volant.

L’engin se mouvait avec paresse au-dessus de la cité quand, parvenu au droit du Palais, il s’arrêta et descendit lentement. Les bateliers s’agglutinaient dans les canaux alentour, la place Saint-Marc se remplissait de badauds curieux du spectacle. Lorsqu’il atteint une altitude suffisamment basse, le ballon largua une amarre et s’accrocha au bâtiment ; une nacelle garnie de coussins en descendit. Le Doge en personne s’y installa, puis le tout remonta à l’aéronef. À ce moment, le chef, posté depuis un perchoir jusque là jamais égalé, s’adressa à la foule d’une voix forte :

— Bon peuple de Venise ! L’invention que vous voyez là s’appelle « dirigeable », et j’ai personnellement acquis le premier exemplaire !

Il y eut des vivats dans l’auditoire.

— Ce nouveau moyen de locomotion va porter dans les cieux la puissance de la République de Venise, visible à des lieues à la ronde ! Elle nous assurera le contrôle militaire de toute la plaine du Pô comme de l’Adriatique, et au-delà !

Cris de joie et de fierté accompagnèrent ces assertions.

— Moyen de diffusion exceptionnel, libéré des contraintes terrestres en passant par les airs, il révolutionnera le transport et le commerce.

Les applaudissements se firent plus rares : beaucoup dans le public étaient marchands ou gondoliers, et n’avaient pas envie d’être révolutionnés.

— Bientôt, le monde entier nous jalousera et achètera notre technologie. Vive la République, vive Venise !

Les acclamations reprirent de plus belle, et l’étrange dirigeable se détacha de ses amarres pour une parade à basse altitude au-dessus de toute la ville. Le Doge, plus heureux que jamais, souriait et saluait à tout va.

Arrivés au pont du Rialto, ils effectuèrent même une halte, démontrant les capacités de sustentation et de manœuvrabilité aux innombrables commerçants et passants qui occupaient l’endroit. Dans la manipulation, ils dérangèrent un groupe de goélands qui avait ses habitudes à cet endroit.

L’un des gabians, énervé, se posa sur la vessie géante et l’attaqua. Son bec, puissant rasoir crochu, perça la fine membrane, qui commença à se dégonfler dans un sifflement atroce. Sous les yeux d’un public aussi nombreux qu’abasourdi, l’engin parti dans un vol erratique de plus en plus rapide et chaotique, avant de s’écraser dans la lagune. Les gaz du ballon, légers, mais terriblement explosifs, détonnèrent en une gigantesque boule de feu.

Debout sur leurs gondoles près de l’un des quais, deux bateliers discutaient.

— Pas au point, cette invention, si tu veux mon avis.

— Ouaip. M’a l’air un poil dangereux. Et pas très fiable.

— Percée par un seul gabian… sales bêtes !

— Ouaip. M’est avis qu’y va falloir élire un nouveau doge…

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