22 — Le poisson qui rêvait d’une planète lointaine

Omble nageait. C’était sa principale occupation, et son unique mode de déplacement, car Omble était un poisson. Lorsqu’il se mouvait, il allait d’ordinaire près de la grosse algue, puis longeait le champ de force sur toute sa longueur, dépassait les cailloux bizarres par la droite, slalomait entre les branches de pierre, esquivait la grande loupe (ou s’y attardait, selon son humeur), et… se retrouvait à la grosse algue.

Car Omble était un poisson d’aquarium et partageait ses quelques mètres cubes de liquide avec plusieurs autres spécimens. Oh, il ne se plaignait pas, il sentait bien que les humains qui l’avaient placé là ne voulaient que son bien : température idéale de l’eau, éclairage parfait, nourriture abondante et de qualité… si Omble avait eu une quelconque appétence pour les métaux précieux, il aurait qualifié son bassin de « doré ». Son sort aurait pu être bien pire : poisson sauvage à la merci des éléments et des prédateurs ; poisson d’élevage, de bocal, ou l’enfer des enfers : un morceau de surimi.

Mais Omble était d’une espèce rare et protégée, et donc seul représentant de sa race dans un aquarium décent, mais à l’horizon limité. Qu’il devait de plus partager avec Gertrude, une sorte de plie acariâtre qui en squattait le fond – et d’autres locataires sympathiques, quoique peu bavards.

Alors, pour passer le temps, Omble rêvait. Il n’avait qu’un seul rêve, en réalité, c’était un petit poisson, mais cette unique échappatoire systématiquement ressassée sous de multiples variantes lui suffisait à s’évader.

Dans ses songes, il occupait une planète lointaine – jamais la même, toujours très loin. Cette planète possédait d’immenses océans, parfois un réseau labyrinthique de fleuves et rivières. Et lui, Omble le Chevalier, parcourait ce globe exotique en tous sens pour terrasser de terribles requins, sauver moult poissons-princesses, vivre heureux et engendrer des millions d’alvins.

Omble chérissait ce fantasme, dans lequel il était libre, puissant et aimé ; mais le détestait aussi. Car à chaque fois qu’il se réveillait, c’était pour se retrouver dans cette cage, observée de toutes parts par des singes nus grimaçants. Et à chaque nouvel éveil, l’aquarium lui semblait plus petit.

Seule grandissait sa hâte de se rendormir et de rêver d’une planète lointaine.

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