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12 – L’accordeur d’étoiles

Un épisode de l’Inktobre 2020 de Lisa Refur, publié le .

L’homme avait atterri dans la pelouse avec grâce et légèreté, comme s’il avait sauté d’un simple trottoir alors qu’il était tombé du ciel. Il regarda autour de lui, satisfait, posa un long instrument au sol, s’assit sur le petit banc en face du bassin, et alluma sa longue pipe en terre.

Une belle nuit de début d’hiver, claire, froide et étoilée.

L’enfant, vêtu de son pyjama, ses chaussons et d’un gros blouson, approchait doucement dans la bise glaciale. L’homme souffla un long panache de fumée.

— Bonjour, dit l’enfant.

— Bonjour, répondit l’homme.

— Qui es-tu, et qu’est-ce que tu fais ici ? demanda l’enfant.

— Je me repose après une dure nuit de labeur. Et toi, que fais-tu ici à cette heure ? Tu ne devrais pas dormir ?

— Je suis dans mon jardin. Là, c’est ma cabane. Tu ne m’as pas dit qui tu es.

— Je suis l’accordeur d’étoiles.

— N’importe quoi. Les étoiles, ça ne s’accorde pas.

L’homme haussa les épaules.

— Et pourtant. Il faut bien que quelqu’un s’assure que chaque étoile soit bien rangée à sa place, brille du bon éclat, et scintille comme il le faut.

— Et ce quelqu’un, c’est toi ?

— Oui. C’est un boulot très difficile, tu sais. Il y a beaucoup d’étoiles, et il faut être très précis, sinon les astronomes et les poètes sont perdus.

— Mais… comment est-ce qu’on peut accorder une étoile ?

— Avec ceci, regarde.

L’homme se baissa, se saisit de l’instrument au sol, et se releva tout à fait. Ce qu’il tenait en main était comme une très longue canne à pêche rigide, une extrémité solidement plantée dans l’herbe, l’autre se perdait quelque part, haut dans le ciel nocturne. À hauteur de main, une poignée et quatre molettes ; à hauteur d’yeux, une série de cadrans.

— Tu peux vraiment accorder les étoiles avec ce truc ?

— Oui, regarde.

L’homme s’accroupit et tendit le doigt.

— Tu vois la grosse, là, qui brille un peu rouge ?

— Oui.

— C’est Bételgeuse. Observe-la bien.

Il pointa l’astre de son instrument, et actionna l’une des molettes. L’astre s’assombrit, puis revient à son éclat normal. Une autre, et la couleur vira un instant au bleu. Une troisième, et l’étoile scintilla très vite avant de reprendre un rythme habituel.

— C’est dingue, dit l’enfant. Mais les astronomes ne vont rien dire ?

— C’est Bételgeuse, ils ont l’habitude. Elle est très capricieuse et demande beaucoup d’attention.

— Et tu t’occupes de toutes les étoiles ?

— Oui.

— Tout seul ?

— Non. Une collègue s’occupe de l’autre hémisphère. Celui où il fait jour quand il fait nuit ici.

— … ça fait quand même beaucoup d’étoiles.

— C’est facile ?

— Il faut surtout être précis, sinon tu risques d’écraser l’étoile. Ça crée une nébuleuse.

— Ha. Mais…

— Mais ?

— Je croyais que les étoiles c’étaient de grosses boules de feu, très loin dans le ciel ?

— Ça aussi c’est vrai.

— Tu dis n’importe quoi. Si c’est des grosses boules de feu, tu ne peux pas les accorder avec ton truc.

L’homme haussa les épaules.

— Les deux sont vrais. Tu m’as vu faire. Je ne te demande pas de me croire. Je fais mon métier.

— Et pourquoi tu fais ça.

— Parce que c’est mon métier. Parce que je l’aime bien. Parce qu’il faut que les choses restent dans l’ordre, pour que les astronomes et les poètes soient contents. Et parce que j’aime ça.

L’enfant fixait la voute coruscante.

— Tu trembles de froid, tu devrais rentrer avant d’attraper la mort ou que tes parents te grondent.

L’enfant repartit vers la maison, mais se retourna à mi-chemin.

— Comment on fait pour devenir accordeur d’étoiles ?

L’homme sourit, mais ne répondit pas. Il se contenta d’un simple adieu de la main.

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