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01 – L’autre côté du rêve

Un épisode de « Seuils », l’Inktober 2021 de Lisa Refur, publié le .

Allongé dans son lit sous une couette douillette, Venceslas tomba. Une sensation étrange et déplaisante, très éloignée du sursaut que l’on ressent parfois à l’endormissement. Un vent chaud et moite balaya la pièce comme une senteur de pluie en été, et quelque chose lui compressait la poitrine.

Le jeune homme étira le bras vers l’interrupteur de la lampe de chevet. L’ampoule claqua dans un bref éclair, un craquement sourd et une odeur de brulé ; mais à sa grande surprise, on y voyait comme en plein jour. Un faible sifflement persista dans ses oreilles, une longue fréquence pure, immuable, suraigüe comme un acouphène à la limite de l’audition.

Venceslas parcourut la chambre du regard. Tout paraissait normal au premier coup d’œil, à l’exception du gros chat gris assis sur sa poitrine, qui le fixait d’un iris vert. Quoique… non, certains détails ne collaient pas. Le courant d’air chaud à l’odeur humide alors que la fenêtre et les volets, soigneusement calfeutrés, protégeaient la maison des premières neiges. Les motos du diorama qui s’affrontaient en rallye, dans une série de petits « vroâp » excités. La libellule qui s’envolait de la photo au lotus pour parcourir la pièce. Et les musiciennes en tenue légère du grand poster des Awesome Girls, tendu au-dessus de son lit, qui lui adressaient des clins d’yeux chargés de sous-entendus – un rêve qu’il avait souvent fait.

Le chat lui tapota le visage d’un coussinet leste.

— Qu’est-ce que tu veux, toi ?

— Miû ?

Il se rappela qu’il n’avait pas d’animal.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? Tu peux me le dire, le minet ?

Il avança une main pour le grattouiller, mais le regard du félin lui fit changer d’avis.

— Évidemment que non, continua Venceslas. Tu es un chat, tu ne parles pas. Je dois être en train de rêver.

— Faux, et faux, répondit le greffier. Je parle, et tu n’es pas en train de rêver. Tu es de l’autre côté du rêve.

— Comme dans Alice ? Je viens de tomber !

— Le bouquin de Lewis Caroll mentionnait un miroir, jeune ignorant. Je ne suis pas un lapin, et ce dont je te parle n’a rien de merveilleux. Et comme tous les chats, j’apparais à l’heure précise où cela est nécessaire.

— Alors, quoi ?

Avant de répondre, le félin s’allongea en rond sur la poitrine de Venceslas. Il avait l’air très vieux et fatigué.

— Tu es la frontière. Plus tout à fait enfant, pas encore tout à fait homme. Le temps est venu pour toi d’entreprendre le voyage.

— Un voyage ? Maintenant ? Vers où ? Pourquoi ?

— Oui, oui, vers moins de jeunesse et plus de maturité. Et parce que c’est nécessaire, tout le monde y passe.

— Tout le monde ?

— Crois-moi, tu ne veux pas être de ceux qui sont privés de ce trajet.

— Et si je ne veux pas ?

— Ai-je mentionné que tu avais le choix ? Je ne pense pas.

Venceslas réfléchit. La libellule atterrit sur son lotus. Le gagnant de la course de motos miniatures arrosait la foule d’une minuscule bouteille de champagne. Les Awesome Girls devenaient carrément obscènes – le jeune homme découvrit qu’elles n’étaient pas franchement belles, et qu’il n’appréciait pas particulièrement leur musique.

Il se frotta l’arête du nez.

— J’ai l’impression que tu me caches quelque chose, le chat.

— Bien entendu. Je suis un félin. C’est dans notre nature.

Venceslas essaya de se lever, mais le poids sur sa poitrine l’en empêcha – comment un si petit animal pouvait peser si lourd ? Celui-ci tendit juste assez la tête pour plonger son regard émeraude dans celui du jeune homme.

— Allons-y. Franchissons le premier seuil.

Et tout ne fut que silence et obscurité.

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