Jour 18

Ils suivirent donc Clairvoyant qui pénétra immédiatement dans le cabinet du magicien Petite-péninsule-de-palais. Le moine avait-il un passe-droit permanent, ou avait-il pris rendez-vous d’une manière ou d’une autre ? Les explorateurs n’en avaient pas la moindre idée.

Ledit cabinet était une grande pièce sombre et enfumée, dont les forts relents d’encens couvraient mal les pestilences chimiques qui flottaient çà et là. Les nombreux meubles étaient tous recouverts d’éléments ésotériques, de fioles, de verrerie remplies de liquides bloblotant, d’objets incompréhensibles. Au mur, des gravures de monstres terrifiants ou de maladies répugnantes. Troisième-Fils Petite-péninsule-de-palais, assis dans un profond fauteuil derrière un bureau surchargé, était un vieil homme à la mine sévère, engoncés dans des robes blanches immaculées qui tranchaient avec l’ambiance du lieu.

— Pourquoi faut-il que ces types aient toujours un alligator empaillé dans leur fatras ?, demanda Barnabé en désignant l’animal suspendu au plafond.

— Ça impressionne toujours, répondit Lisa. Et j’imagine qu’il y a un espoir que le quidam pense que le magicien lui-même a occis la bête.

Le moine tira une chaise et s’assit.

— Soyez le bienvenu, monsieur Rizière-de-montagne. Heureux de voir que vous n’hésitez pas à faire appel à mes services, malgré les prémices quelque peu houleuses de notre relations. Cependant, vous semblez en pleine forme, racontez-moi donc ce qui vous amène dans mon cabinet.

— Merci de me recevoir. Vous avez tout à fait raison, je ne viens pas pour moi-même. J’ai recueilli une… jeune femme, gravement blessée à la cuisse, et dont l’état est hélas au-delà de mes compétences.

— Intéressant… et inquiétant pour cette jeune personne ; j’ai ouï dire que vous aviez pourtant de solides notions de médecine. Puis-je l’observer ? L’avez-vous amené avec vous ?

— Non, elle est hélas intransportable.

— Je vois. Son état est réellement grave, alors. Je ne puis hélas me déplacer immédiatement, ayant un autre rendez-vous juste après le votre. Il m’est possible de venir… (le magicien consulta son agenda)… en milieu d’après-midi. Je peux évidemment vous fournir de quoi éviter que son état ne se dégrade trop d’ici là, mais pour ce faire j’aurai besoin de précisions supplémentaire.

— Merci, et bien entendu. Il s’agit d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, blessée à la cuisse et à la jambe droite. C’est une plaie profonde, mais propre, je n’ai pas d’indice sur ce qui a pu la causer. La jeune femme a une forte fièvre avec des délires.

— Fort bien. Savez-vous quelque chose ? Je vous sais parfaitement capable de gérer des coupures, mêmes profondes, et une fièvre.

— La blessure date de la tempête. Je soupçonne un choc, ou une magie, en plus de la blessure.

— Qu’avez-vous fait jusqu’ici ?

— Les soins habituel. Je lui ai aussi donné deux doses standard de Lacotunia sotorisum en rapport à son poids, hier soir et ce matin, conformément aux prescriptions habituelles.

— Fort bien. N’hésitez pas à lui en donner une troisième en attendant mon retour si les délires hallucinatoires continuaient. J’ai une dernière question, si vous me le permettez.

— Allez-y.

— Sauf erreur de ma part, vous êtes ermite, et avez fait vœu d’isolement. Comment expliquez-vous la présence d’une jeune femme chez vous ?

Il y eut quelques secondes de silence pendant lesquelles les deux hommes se fixèrent, les yeux dans les yeux.

— Je ne vois pas en quoi cette question est médicalement pertinente, monsieur. Et pour votre gouverne, sachez que la notion d’aide à autrui de ma religion est prioritaire sur mes vœux personnels, quels qu’ils soient. Dont acte.

— Fort bien. Je vous laisse rentrer, donc. À tout à l’heure. Au fait, vous connaissez mes tarifs ?

— Hélas, oui.

— Fort bien.

L’ermite s’en fut, suivi par les explorateurs. Le féérimètre s’était endormi sur la position neutre, ils avaient du temps devant eux, qu’ils mirent à contribution pour explorer le village. Beaucoup d’agriculteurs, quelques industries dont une scierie d’importance, et une quantité impressionnante de commerces et services pour un bourg de cette taille. La position de carrefour conférait à l’agglomération une physionomie curieuse, mais agréable.

Plus inquiétant pour Rouge, le seul magicien qu’ils furent capables de trouver était Troisième-Fils Petite-péninsule-de-palais, effectivement arrivé soixante jours plus tôt environ. Le sort de la Kitsune dépendrait-il d’un homme dont elle savait devoir se méfier ? À moins qu’ils n’y ait, dans les hameaux environnants, un autre magicien arrivé par coïncidence à la même période ?

Nab s’inquiétait aussi à propos de la question du paiement. Souvent, dans les histoires, il n’était pas question d’argent mais de services rendus. Que pourrait bien exiger cet homme d’une puissante créature magique ?

— Je ne sais pas, lui répondit Nico. Les Kitsune ont d’excellents moyens de défense. Elles sont… je déteste dire ça, parce que ça pue le cliché, mais elles sont rusées. À la limite de la fourberie. Si ce type n’arrive pas à obtenir d’elle ce qu’il veut pendant qu’elle est faible, il pourrait très bien se retrouver le dindon de l’histoire.

— Un conte sur comment profiter d’une faible femme pendant un moment de faiblesse, voilà qui serait d’une morale douteuse, s’indigna Lina.

— Je ne vois pas dans quelles circonstances on pourrait appliquer le qualificatif de « faible femme » à une Kitsune, dit Nico. Mais je crois que je vois ce que tu veux dire. Rien que le terme « femme » est douteux, en fait.

— Tu l’as pourtant bien vue, dit Nab. C’est indubitablement une femme.

— Oui, et non. C’est bien une Kitsune, si c’est ça que tu veux dire, et si tant est que ça ait la moindre importance. Mais l’être que tu as vu, la superbe jeune femme, n’est qu’une illusion – j’ai l’impression de me répéter là. Pas tout à fait une illusion dans le sens où elle est aussi réelle, mais ce n’est pas vraiment elle.

— Une illusion peut avoir de la fièvre ?

— C’est pour ça que je dis qu’elle est aussi réelle. On pourrait plutôt parler d’apparence d’emprunt, elle s’est adaptée aux préférences de son hôte. S’il avait une préférence pour les petites blondes grassouillettes, elle n’aurait pas été svelte aux cheveux noirs.

— Je me demandais, dit Lina, si son apparence de renard est la vraie ?

— Elle est plus réelle, mais sans l’être à cent pour cent. Mais là, on touche à la philosophie. Et bien entendu, je suppose qu’elle fonctionne comme les Kitsune normales des contes normaux, si tant est que ça existe. Et ça, on en a même pas la certitude !

comments powered by Disqus