Jour 19

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Avertis par leurs instruments, les trois explorateurs repartirent du NCCB Grimm un peu avant quinze heures, sous un soleil de plomb. Contrairement au matin, ils se méfièrent : lunettes de soleil, manches longues (Nab et Lina arboraient de superbes marques rouge écrevisse) et chapeaux. Évangelina surpris ses collègues en sortant munie d’un superbe tricorne noir qui, curieusement, lui allait très bien, quoique Barnabé jugea que la petite mort mignonne qui l’ornait était une faute de gout.

Rouge était toujours allongée dans son futon, dans un coin surchauffé de la pièce, en nage. Clairvoyant vérifiait l’état de sa blessure, une dernière fois avant l’arrivée du magicien. Elle ne montrait pas le moindre début de cicatrisation, et s’auréolait maintenant d’une rougeur de mauvaise augure.

— Je suis sûr qu’il n’a pas besoin de la vérifier si souvent, marmonna Nab.

— Tu ne serais pas un peu jaloux ?, demanda Lina.

— Quoi ? Mais jamais je ne…

— Et ce serait parfaitement normal, le coupa Nico. C’est une Kitsune. C’est son pouvoir – l’un de ses pouvoirs. Et si elle est aussi attirante pour toi sous sa forme humaine que lorsqu’elle était renarde…

— Tiens donc, qui nous sortait des discours sur les humains toujours en rut ?, fit la jeune femme.

— Ouais, eh bien…

Nicolas s’interrompit, et tourna son oreille gauche.

— Quelqu’un vient !

C’était Troisième-Fils Petite-péninsule-de-palais, éblouissant sur le chemin dans ses robes blanches. Il grimpa lentement les dernières marches, plus pour se faire attendre et ménager un effet de style que par nécessité.

— Bienvenue dans mon humble demeure, lui dit l’ermite en lui indiquant l’entrée.

— Merci à vous de me recevoir. Puis-je voir la patiente ?

— Bien entendu.

Le magicien s’arrêta une demi-seconde en entrant dans la pièce. Avait-il aperçu la Kitsune ? Avait-il simplement senti son parfum ?

— Vous pensez qu’il a compris ?, demanda Lina.

— Oui, répondit Barnabé. Regarde son regard et son sourire. Ce ne sont pas simplement ceux d’un homme qui a vu une très belle femme, il y a autre chose.

À la surprise des explorateurs, il fut très professionnel. Il manifesta bien un instant de réelle surprise en constatant la nudité de Rouge, qui ajoutait à l’incongruité de sa simple présence en ces lieux. Néanmoins il l’ausculta de la même manière qu’il l’aurait fait d’une humaine, prenant son pouls, sa température, inspectant sa blessure. Assommée par le médicament, la Kistune ne broncha même pas pendant l’opération, y compris lorsque l’homme tâta la blessure et manipula sa jambe.

Pendant toute l’opération, Barnabé s’était retournait, et marmonnait :

— Ce n’est qu’un conte, elle n’est pas réelle.

Évangelina comprenait sa réaction. Son pouvoir s’était amplifié depuis la veille ; elle dégageait à présent un je-ne-sais-quoi fascinant.

Dans un coin de son esprit tout entier tourné vers la créature, Nab ne put s’empêcher de remarquer un détail. Contrairement à beaucoup de contes – la majorité de ceux qu’il avait étudié, en réalité – cette attirance n’avait rien de fragile, rien à voir avec le mythe habituel de la princesse qu’il faut sauver du danger, et ce alors qu’elle était réellement en danger. Cette attirance était plus subtile et sauvage, une fascination pour un être mortellement dangereux, mais superbe. Qu’elle en soit consciente ou que ce soit par réflexe, cette Kitsune menait la danse, sans le moindre doute. Est-ce que le magicien percevait le danger ? Barnabé n’aurait su le dire, il aurait fallu qu’il se retourne pour ça. L’ermite, lui, restait stoïque. Impressionnant.

— Puis-je vous parler ?, murmura Troisième-Fils à l’attention de Clairvoyant.

Il n’avait pas recouvert Rouge une fois ses examens terminés. Était-ce volontaire ou un effet de son subconscient ? Qu’importe, les deux hommes sortirent dans le jardin, et les explorateurs les suivirent.

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