Jour 6

— Quelle confiance faites-vous aux estimations de dangerosité de la Compagnie ?, demanda Nicolas lorsqu’ils furent installés.

— Je n’ai jamais entendu parler de problèmes à ce sujet, répondit Barnabé.

— J’ai croisé un explorateur qui prétendait même que la compagnie surestimait le risque, ajouta Évangelina ; mais je crois qu’il cherchait à m’impressionner.

— Bien. Parce qu’il y a quelque chose d’anormal là, dehors. Vous l’avez remarqué. Ce que je peux ajouter à ce que vous savez déjà, c’est que la chose qui provoque ce phénomène supprime toute trace de vie animale. J’entends par là qu’on ne peut rien voir dehors, mais aussi qu’on entends aucune bestiole d’aucune sorte, et que même les odeurs sont bloquées. Et je m’y connais en odeurs.

— Tu crois que…

— Non, Barnabé, je ne pense pas que ce soit dangereux pour nous. La Compagnie n’aurait pas fait une erreur de cette taille. Par contre, ça explique très clairement pourquoi on ne capte rien : c’est impossible pour un quelconque animal de se déplacer, de faire quoi que ce soit de nuit dans cet univers.

— Ça explique aussi les bizarreries de leurs programmes TV, fit Évangelina. Ce qui pour nous est le début de la soirée en est la fin ici.

— En tous cas, il est clair que ce conte n’est pas du tout une version commune. Je sens d’ici l’énorme rapport à taper. Je vais commencer, prévenez-moi s’il y a du neuf, dit Barnabé en se levant.

L’alarme du détecteur de présence humaine retenti peu après le lever du soleil. Lina, dont le corps lui hurlait qu’il était l’heure de dormir, émit quelques borborygmes râleurs et prévint les autres.

L’indicateur d’intérêt était au vert, celui de fantasmagorie aussi ; le témoin d’ininteraction signifiait que l’équipage pouvait se promener sans interagir avec l’univers et donc sans le perturber. C’était le moment parfait pour se lancer à l’exploration des alentours pour plus qu’un simple repérage. Réaliser leur mission, en somme.

Le temps de passer des vêtements chauds plus tard – ils ressentaient les éléments – et les trois collègues étaient en route pour le village. La fatigue du décalage horaire ne prenait pas encore le pas sur l’excitation de réaliser leur première exploration.

Ils croisèrent une bande de bucherons qui se rendait dans la forêt. Des hommes normaux selon toute apparence, aux conversations d’hommes normaux, rien d’intéressant à priori. Nab nota quand même la rencontre sur son calepin, au cas où elle s’avèrerait importante par la suite.

Les coordonnées C-ATU333-P1689-N4L57 correspondaient bien à un conte de type « Petit chaperon rouge ». Ils le surent en arrivant au village ; à la porte de la première maison se tenait une jeune femme encapuchonnée de rouge vif. Elle était plus âgée qu’ils ne l’avaient imaginés, elle devait avoir quinze ou seize ans. En son for intérieur, Nab regrettait qu’elle n’en ait pas cinq de plus et qu’elle ne fut pas de son monde, parce qu’elle serait alors l’une des plus belles femmes qu’il connaisse, et ce sans retouche photographique.

Sa mère, invisible à l’intérieur, lui fournit un panier qui fleurait bon la galette à la frangipane.

— Mamie t’attends pour préparer le repas, ne la fais pas attendre ! Ton père et moi on vous rejoint vers midi. Je te confie la galette.

L’adolescente acquiesça de mauvaise grâce et se mis en route.

La suite de la mission était simple : il suffisait de suivre la demoiselle et de noter ce qui lui arriverait.

Comme prévu, elle passa le portail jaune et pénétra dans la forêt ; comme ils l’avaient soupçonné, elle emprunta le sentier qui menait directement à la maison isolée dans la clairière.

Une petite dizaine de minutes plus tard, elle croisa les bucherons, qui coupaient quelques hêtres un peu plus loin. L’un d’entre eux s’interrompit et vint ver elle lorsqu’elle leur fit signe. C’était le plus jeune, le plus grand et le plus beau de tous, un colosse, dont le torse nu et musclé luisait de la sueur de l’effort. Ils se connaissaient – quoi de plus normal dans un village – et lorsqu’elle lui apprit où elle se rendait, l’homme lui dit :

— Chaton, tu devrait passer par le chemin de la rivière, les meniommes ont provoqué des dégâts cette nuit et le chemin direct est impraticable.

— Oh, merci de m’avoir prévenue !

— J’y pense, tu sais que je connais bien ta grand-mère ? Je l’aide souvent à couper son bois. Que dirais-tu que je passe prendre l’apéritif avec elle et toi tout à l’heure ? Avant que tes parents n’arrivent ?

— Excellente idée ! Je file, à tout à l’heure, et encore merci pour le tuyau du chemin !

Allons bons, songeait Évangelina, une comédie romantique sur le thème du petit chaperon rouge ? Bah pourquoi pas, il en fallait pour tous les gouts. Elle jeta un œil à Barnabé, qui ne lui rendit pas son regard : le jeune homme ne cessait de noter que pour admirer ledit chaperon rouge. À moins que ce ne soit l’inverse. Le renard, quant à lui, gambadait joyeusement, et poussait parfois quelques gloussements. Lina imaginait qu’il s’amusait, voire qu’il se moquait, mais qui peut savoir ce que pense un renard ?

Entrainés par Barnabé, ils suivirent donc le petit chaperon rouge, à défaut de lui connaitre un autre nom (« Chaton » n’étant manifestement pas son prénom). Lina avait songé à suivre le bucheron, mais elle ne voulait pas commencer par séparer l’équipe, et ne se sentait pas d’humeur à discuter un choix aussi futile avec Nab.

L’adolescente trainaillait en chemin. Elle avait repéré des noisettes, qu’elle adorait, selon ce qu’ils saisirent de son soliloque ; et elle pris le temps de composer un bouquet de petites fleurs qu’elle espérait que son bucheron apprécieraient.

Enfin, ils arrivèrent dans la clairière. Tout était tranquille, la fumée s’échappait dans la bise, quelques poules caquetaient de l’autre côté de la maison (ce qui mit l’eau à la bouche de Nicolas). Le petit chaperon rouge explora la zone du regard puis, ne voyant pas sa grand-mère, se dirigea vers la porte d’entrée, où elle frappa.

— Qui vient là ?

La voix du bucheron, même grimée, était facile à reconnaitre. Surprise, la jeune femme ne se laissa pas démonter et enchaina :

— C’est moi, Mamie.

— Oh, parfait. Entre ; tire la chevillette et la bobinette cherra.

Il y avait sur la porte une cheville qui retenait une petite bobine de fil, qui elle-même ne retenait rien. Elle tira la chevillette, la bobinette chut, et contre les lois de la physique la porte s’ouvrit en-dedans.

« Sans doute une erreur d’interprétation qui est devenue réelle », murmura Nab à Lisa alors que cette dernière examinait les deux éléments, dubitative. « J’ai entendu dire que c’est assez courant ».

Le chaperon rouge entra. Les explorateurs la suivirent. Ils se retrouvèrent dans une grande pièce qui faisait salon, salle à manger et cuisine tout à la fois. La jeune femme déposa son panier sur la grande table et demanda :

— Mamie, où es-tu ?

— Ta mamie est partie ramasser des châtaignes, dit le bucheron, elle en a pour encore une bonne heure.

Il toussa et reprit :

— Pardon, je voulais dire… (il modifia sa voix) Je suis bien enrhumée et alitée, viens donc par ici me dire bonjour !

La jeune femme, toujours suivie par les explorateurs, passa dans la pièce adjacente. C’était une chambre douillette, pourvue d’un grand lit. Dans le lit, le jeune bucheron que le chaperon rouge avait croisé plus tôt dans la matinée, parfaitement reconnaissable bien qu’il était engoncé sous les couvertures et qu’il portait un bonnet de nuit. Ses vêtements trainaient en tas au pied du lit.

— Eh bien, qu’attends-tu pour venir embrasser ta vielle grand-mère, dit-il avec un clin d’œil.

Le petit chaperon rouge gloussa et, ni une ni deux, se déshabilla et se glissa à son tour dans le lit. Barnabé cessa complètement de prendre des notes à cet instant précis. La jeune femme examina l’autre personne dans le lit, une surprise feinte sur son visage.

— Grand-mère, que vous avez de grand bras !

— C’est pour mieux t’embrasser, mon enfant.

Ce que fit le jeune homme.

— Grand-mère, que vous avez de grandes oreilles !

— C’est pour mieux écouter ta douce voix, mon enfant.

— Grand-mère, que vous avez de grands yeux !

— C’est pour mieux t’admirer, mon enfant.

— Grand-mère, que vous avez de grandes mains !

— C’est pour mieux te caresser, mon enfant.

Il passa délicatement sa main sur le visage du chaperon rouge.

— Je propose qu’on décampe d’ici avant que ça devienne vraiment gênant, murmura Lina.

— Grand-mère, que vous avez de grandes dents !

— C’est pour mieux te manger, mon enfant.

— Que…

Le petit chaperon rouge n’eut jamais le temps de finir sa phrase. Le visage du bucheron se déforma d’une manière horrible ; sa bouche s’ouvrit d’une façon totalement inhumaine jusqu’à la base de son cou, dévoilant une double rangée de crocs acérés. La jeune femme hurla. Son cri fut immédiatement interrompu parce que le monstre avala sa tête d’une seule bouchée et serra les mâchoires. Le crâne de la pauvresse éclata dans un bruit horrible, suivi des croustillements d’une ignoble mastication. Son corps désormais sans vie répandait son sang en jets sur le lit au rythme des spasmes ; aussitôt l’immonde bête avala et croqua une nouvelle bouchée de chair tendre et encore chaude.

Les trois explorateurs fuirent vers leur vaisseau ; ils ne s’arrêtèrent que hors de portée, choqués, pris de hoquets d’horreur et de dégout.

— Bordel de merde, s’exclama Barnabé quant il eut repris son souffle, c’était quoi, ça ?!

— Je ne sais pas, répondit Évangelina entre deux sursauts, mais c’était pas une version romantique.

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