Jour 7

Cinq minutes plus tard, ils s’étaient installé dans le coin salon du carré de vie et fixaient la table basse, encore sous le choc de l’expérience qu’ils venaient de vivre. Tout à coup, Barnabé se leva, farfouilla dans la desserte, en sorti une bouteille de vielle prune avec une exclamation de satisfaction. Il lança un regard à Nicolas qui acquiesça à la question muette ; aussi servit-il deux verres et une soucoupe. Il englouti le contenu de son verre d’une seule traite, se resservit en tremblant encore et s’affala dans son fauteuil.

— Bien, dit-il en fixant le liquide jaune dans son verre. Je pense qu’il est temps de finir notre rapport et de revenir à la base le plus vite possible.

— Si je puis me permettre, murmura Nico, m’est avis que notre mission ici n’est pas tout à fait terminée.

— Pardon ? Qu’est-ce qui te fais dire une chose pareille ?

— L’ordre de mission. On était censés être ici pour une semaine, ça fait même pas un jour et demie qu’on est arrivés. À mon avis, il y a autre chose.

— M’est avis que l’ordre de mission est simplement trop flou.

— M’est avis que depuis le temps que la Compagnie ponds des ordres de mission, elle sait très bien ce qu’elle fait. D’autant que c’est une mission pour débutants, elle ne peut pas s’être plantée à ce point sur autant de paramètres !

— Hmmm… Honnêtement, je ne suis pas convaincu. De très grandes entreprises ont déjà prouvé à maintes reprises leur capacité à prendre des décisions absconses et inconséquentes. Et ceci sur des sujets bien plus critiques qu’une mission d’exploration pour équipage débutant.

— Tsss… Évangelina, toi qui es la plus proche du poste de communication, pourrais-tu aller nous chercher cet ordre de mission ?

La jeune femme grogna quelque chose et se leva, le regard perdu dans le vague. Elle revint presque aussitôt avec le document, qu’ils étudièrent en silence.

« Mission de type exploratoire. Rendez compte des éléments merveilleux et fantastiques rencontrées aux coordonnées C-ATU333-P1689-N4L57. Niveau de danger faible. Niveau de perturbations faibles. Temps estimé en équivalence réelle : une semaine. Rapport selon le formulaire F37. »

— Je pense qu’on a mal interprété cet ordre de mission, dit Nicolas. Il n’y avait aucun danger pour nous, le voyant de décorrélation entre ce monde et nous-même n’a pas décollé du vert. On avait donc aucun risque de perturber ce monde. Le texte ne fait aucune mention de ce qu’on peut trouver sur place. Et si je ne me plante pas, c’est exactement le concept des missions exploratoires.

— Je… Ça me semble cohérent, murmura Barnabé.

— D’autre part, il nous reste beaucoup de temps, et il y a des mystères que nous n’avons pas éclaircis. Cette mystérieuse nuit qui bloque toute activité, par exemple.

— Non, en fait c’est incohérent, dit Barnabé. La mission parle de merveilleux, il n’y avait rien de merveilleux dans ce qu’on a vu.

— Preuve qu’il nous manque sans doute un élément et que notre mission n’est pas finie.

Il y eut encore un silence, qui dura jusqu’à devenir gênant. Nab se resservit un verre. Lina, elle, restait prostrée, à fixer son alcool qu’elle n’avait pas touché. Le regard de Nico, analytique, passait de l’un à l’autre de ses collègues.

— Voici ce que je propose, finit-il par dire d’une voix douce. Vous m’avez l’air tous les deux salement secoués par cette histoire. Je propose qu’on prenne du temps pour réfléchir à tout ça et qu’on en reparle au calme demain matin. En attendant, reposons-nous, nous en avons tous besoin.

Il y eut un murmure d’approbation, mais personne ne bougea.

Il fallu quelques minutes à Barnabé pour se lever et se diriger vers sa chambre d’un pas mécanique.

— Je vais rédiger le rapport, déclara-t-il.

Il n’y avait pas le matériel pour ce faire dans sa chambre, mais personne n’eut le cœur de relever. Évangelina, elle, restait toujours immobile, le visage masqué par ses cheveux noirs. Il y eut un bruit comme une goutte ; le renard dressa l’oreille et se retourna vers la jeune femme. Elle sanglotait en silence.

Le renard sauta sur ses genoux, où il se roula en boule pour tenter de la rassurer. Ce qui fonctionna, quelques minutes plus tard elle le caressait machinalement, comme elle l’aurait fait d’un gros chat, et ne pleurait plus.

— Je te pensais plus résistante à ce genre de chose, finit par dire Nicolas.

— Comment ça ?

— Ben… ton appétence pour le morbide. Je veux dire, ta ceinture a une boucle en forme de crâne. Les crânes qui ornent tes manches. Mercredi, tu écoutais un album nommé « Death Cult Armageddon ». Tu parlais de films de zombie avec je ne sais qui sur le parking. Je conçois que tu sois secoué d’avoir vu ça de si près, mais je ne pensais pas que la mort t’effraierait autant. Nab a l’air en meilleure forme !

— Ah. Oui, les apparences.

Il y eut un blanc, elle cherchait ses mots.

— En réalité, dit-elle tout bas, j’ai peur de la mort. Je suis terrorisée par la mort. Tout ce décorum, c’est une forme de catharsis, un exorcisme. Je joue avec l’image de la mort parce que je déteste l’idée qu’elle puisse être vraie.

— Ah. Oh. Désolé. Je ne suis pas doué pour comprendre les émotions humaines, dirait-on.

— Mais toi, tu tiens le coup. C’est parce que tu es…

Sa phrase s’étrangla au fond de sa gorge.

— Insensible ? Non, c’était une expérience très désagréable. Mais, par nature, je suis inhumain, littéralement. Je suis un animagique, je suis d’abord et avant tout un renard. J’ai beau trainer quotidiennement avec vous autres humains, je ne ressens pas d’empathie immédiate pour quelqu’un de votre espèce que je ne connais pas.

— Je ne suis pas certaine de comprendre.

— Attends je te trouve un exemple.

Il réfléchit quelques instants.

— Ah, voilà. Si tu vois quelqu’un se faire écraser par une voiture, même si c’est un parfait inconnu, tu vas ressentir dégout et douleur, vrai ?

— Probablement.

— Par contre, un renard écrasé au bord de la route, c’est probablement juste un accident. Même si c’est toi qui l’écrase. Au pire, tu seras juste énervée quelques heures. J’ai bon ?

— Ben…

— Je suis un renard et tu ne me vexera pas si tu me confirmes que je suis dans le vrai. Je continue. Maintenant, le renard écrasé, c’est ton renard apprivoisé, avec lequel tu vis depuis deux ans. Là ça va être horrible, exact ?

— Oui.

— Voilà. Tu inverses les rôles des humains et des renards dans mon exemple, et tu obtiens mon point de vue, à moi. Vous deux, vous êtes comme mes humains apprivoisés, je tiens à vous. Mais ce petit chaperon rouge, elle est un être inconnu d’une autre espèce. C’est moche ce qui lui est arrivé, mais ça ne m’empêchera pas de dormir dans une semaine. J’y peux rien, c’est la nature.

Ils restèrent là, en silence, encore quelques minutes.

— N’oublie pas que ce n’est pas réel, dit Nicolas en bondissant par terre. Essaie de te reposer, ou au moins de penser à autre chose. On en reparle quand tu veux, si tu veux. Bonne nuit.

Sur ce, il s’en alla dans sa chambre.

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