Jour 14

Le soleil était déjà haut lorsqu’ils rentrèrent enfin au navire. Ils n’eurent toutefois pas le temps de se reposer longtemps : ils n’étaient pas revenus depuis deux heures lorsque le détecteur réagit de nouveau, soulevant une vague de protestations dans l’habitacle.

— Si cette histoire se déroule par tranches fines auxquelles il faut systématiquement une heure pour accéder et pour revenir, grogna Lina dans le chemin qui descendait, je vais finir par m’en tenir aux drones et tant pis pour la fameuse « expérience du terrain » !

 

Lorsqu’ils arrivèrent à l’ermitage, le moine méditait face à son jardin sec. Une image étrange, car ledit jardin était encore détruit de la tempête de la nuit et détrempé de la pluie de la matinée. Mais elle correspondait bien à l’état d’esprit de l’homme, dont l’immobilité suggérait la concentration mais dont le regard tiquait souvent vers l’intérieur, là où reposait la Kitsune.

— Je ne comprends pas ce qui le stresse autant, dit Barnabé en observant l’homme. C’est un moine, un ermite, visiblement habitué à se contrôler, et il stresse autant pour la santé d’un renard, certes magique.

— Sans doute parce que ce n’est pas « une simple renarde » ni même « une simple animagique ». Je ne sais pas ce qu’il en est exactement ici, mais les renards d’histoire sont généralement soit de rusés profiteurs, soit de rusés êtres aux puissants pouvoirs magiques. Tu noteras une certaine constance dans les caractéristiques, ce qui est une forme de racisme et de discrimination contre laquelle je m’insurge, les renards n’étant pas tous fourbes.

— Tu digresses…

— Pardon. Celle-ci est visiblement magique. Sans doute craint-il les conséquences si elle ne se rétablissait pas.

— Les garçons ? Venez voir !

C’était Lina, qui s’était glissée à l’intérieur et avait entrepris d’étudier la bibliothèque du propriétaire. Le livre qu’elle tenait à la main était rédigé à la main, d’une petite écriture méticuleuse.

— C’est son journal intime, expliqua-t-elle. Il note soigneusement ce qu’il fait au jour le jour en plus de ses réflexions philosophiques. On devrait mieux comprendre ce qui passe par la tête de notre ami…

Elle consulta la couverture pour retrouver son nom.

Clairvoyant Rizière-de-montagne ? Qu’est-ce c’est que ce nom absurde ? Personne ne s’appelle comme ça !

— Apparemment, ici, si, dit Nab.

Il se pencha par-dessus l’épaule de sa collègue.

— À moins que… c’est peut-être une erreur du traducteur. Peut-être que les noms d’ici ont une signification, et que le traducteur les traduits avec le reste.

— Mouais. Donc, si je regarde les dernières nouvelles… (elle retrouva la dernière page rédigée) Notre ami Clairvoyant, puisqu’il s’appelle comme ça, écrit le soir. Donc avant qu’il trouve la renarde. Merde. Par contre il me semble avoir aperçu un passage qui parlait de Kitsune en feuilletant tout à l’heure.

Elle parcourut rapidement les pages, avant de tomber sur le passage qui l’intéressait.

— Ha ! Un passage qui remonte à… deux mois ? Leur système de mesure temporel est abscons. Disons deux mois. Il parle d’une Kitsune qui s’appelle Rouge – ils sont abonnés aux noms bizarres, ici. Elle est venue ici, sous sa forme de renard. Il note qu’elle a marché dans le jardin sec sans faire de traces dans le sable, j’imagine que c’est important pour lui.

— Pourtant elle a laissé une trace ce matin, remarqua Nico. On la voit encore.

— Un pouvoir qui ne fonctionnerait plus, peut-être ?, suggéra Nab.

— Sans doute. Ensuite, notre moine a écrit qu’il était content de la revoir parce qu’il ne l’avait pas vue depuis longtemps ; et triste en même temps parce qu’elle est rarement de bonne augure. Elle lui a dit de se méfier d’un nouvel arrivant en ville, un puissant magicien, et s’en est allée.

— Étrange, dit le jeune homme. Mais ça ne nous avance pas à grand-chose.

— On sait qu’ils se connaissaient avant, dit Lina, et qu’ils se respectaient. Ça explique sa nervosité, et pourrait expliquer certaines de ses actions futures.

— Rouge ne va pas mieux, nota Nico qui s’était approché de la Kitsune. Elle a de la fièvre.

Ils ruminèrent l’information en silence. Le moine méditait toujours. Nico laissa échapper que ce conte-ci était un peu chiant, parce qu’il ne se passait rien ; mais le féérimètre s’agitait toujours, désignant la renarde.

Une éternité plus tard, ou quelques minutes, elle émit un son étouffé, à mi-chemin entre un glapissement et une toux. Clairvoyant se leva dans l’instant et accouru à son chevet.

Elle toussa encore, gémit, et se recroquevilla sur elle-même.

Puis grandit.

Avant qu’ils eurent le temps de comprendre ce qu’il se passait, la renarde blessée s’était transmutée en une belle jeune femme, elle aussi blessée sérieusement à la cuisse, recroquevillée sur elle-même, tremblante de fièvre. Le tissu replié ne suffisait plus comme couverture, dévoilant sa superbe nudité.

— Vil démon, même dans un moment pareil tu t’arranges pour me tenter !, murmura le moine.

Mais sa voix trahissait le respect plus que la haine, avec même une pointe de tendresse.

Nicolas, quant à lui, eut un hochement de tête admiratif. La forme humaine, peu pratique pour courir les sous-bois, était bien plus résistante, et bien plus simple à soigner pour un autre humain. Même dans de telles situations, elle optimisait ses chances de survie.

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