Jour 15

Le moine sortit un futon d’un placard, et y installa délicatement la Kitsune. Ensuite seulement, avec toute la pudeur dont il fut capable, il inspecta et nettoya encore la blessure de la jeune femme. Il lui fit boire une bonne quantité d’une sorte de thé ou d’infusion de plantes puis, au grand dam des trois explorateurs, il retourna méditer.

Lina tapotait d’un index rageur son féérimètre, mais rien à faire, l’appareil continuait à prétendre qu’une section du conte était en cours. Ils songeaient à ignorer les indications, d’apparence erronées, quand l’ermite se leva tout à coup. Avait-il une idée derrière la tête ?

Oui, celle de remettre de l’ordre dans son jardin sec, puisque la pluie ne menaçait plus. La chaleur, moite, accablante malgré les nuages et sous un soleil presque au zénith, ne paraissait pas perturber l’homme alors qu’elle assommait les trois étrangers.

Une fois fini, il pris un repas léger. Que devaient faire les explorateurs ? Ils étaient loin de leur vaisseau et s’éloigner risquait de les priver d’un véritable passage de l’histoire. Barnabé, qui résistait le mieux au climat, se proposa de remonter seul chercher diverses provisions. Les deux autres acceptèrent.

Son repas fini, le moine réhydrata encore la Kistune. Enfoncée sous une couverture, elle ne grelotait plus de fièvre malgré la chaleur, mais nageait dans sa sueur. Évangelina remarqua qu’elle dégageait une odeur étrange, inconnue, vaguement musquée, avec un côté terriblement sensuel. Elle s’en ouvrit à Nicolas, qui devait l’avoir remarquée depuis longtemps.

— C’est une partie de ses pouvoirs. C’est là un point commun entre vous autres humains et les animaux. Vous en avez plus que ce que vous imaginez, en fait. Vous êtes à peu près incapables de détecter les odeurs, mais le peu que vous percevez agit directement sur votre mémoire et votre subconscient. Les odeurs, les parfums sont donc un outil de séduction très puissant pour qui sait en jouer.

— Mais pourquoi…

— Elle ne maitrise plus ses pouvoirs. Je commence à craindre pour sa vie.

Indifférent en apparence à la chaleur, le moine s’attela à l’entretien de son potager, non sans cesser de lancer quelques regards vers sa maison.

Nico et Lina, accablés par la moiteur, s’installèrent sur la galerie couverte, là où l’ermite méditait le matin même, et regardèrent ce dernier travailler.

Un quart d’heure passa, lentement, dans la chaleur humide.

— Le pantalon, c’était l’idée stupide de l’année, grogna la jeune femme. J’aurais encore préféré la boue, finalement.

Le renard, étalé de tout son long sur le plancher pour essayer de trouver un peu de fraicheur, se retourna vers elle et lui jeta un regard noir.

— Toi, au moins, tu peux mettre des vêtements légers, et les remonter comme tu as enroulé ton débardeur. Joli tatouage, d’ailleurs, c’est quoi ?

— Une faux. De l’omoplate jusqu’au nombril.

— Mais moi j’ai une fourrure que je ne peux pas enlever. D’aucuns prétendent que ça protège aussi du chaud. Laisse-moi te dire que c’est le pire mensonge.

— Je pourrais te raser, dit Lina avec un sourire taquin.

— Même pas en rêve !

Dix bonnes autres minutes. Ou cinq heures, en temps ressenti.

— J’ai une théorie, dit tout à coup la jeune femme.

— Oh, chouette. Elle est rafraichissante ?

— Heu, non.

— Dis quand même, mademoiselle la théoricienne ?

— Je me demande si on est pas dans une espèce d’histoire à morale zen, ou un conte sur la méditation, ou un truc du genre. Quelque chose qui est censé apprendre qu’il faut prendre son mal en patience ou toute autre morale chiante du même tonneau.

— Je vois. Possible. Crédible, même. On a dû nous prendre au pied de la lettre quand on a demandé des missions calmes au Quartier Général…

— Toi je ne sais pas, mais moi j’avais demandé « calmes » et non « chiantes ».

— Haha. J’ai même pas le courage de continuer la controverse. Je vais voir si notre jardinier a l’eau courante.

Il l’avait. Le côté moderne de cette histoire était pratique, et leur permit de tenir plus facilement jusqu’au retour de Nab, qui revenait avec sandwichs et thermos de thé glacé – un thé vert infect au gout de Lina, mais qu’elle dut reconnaitre efficace pour se rafraichir et se réhydrater.

Ils devisaient par à-coups en observant l’ermite jardiner sans relâche. Cet homme était-il insensible à la déshydration ?

Un hurlement jaillit de l’intérieur, un cri de douleur atroce. Tous se précipitèrent au chevet de la Kitsune. Toujours inconsciente, en proie à un délire horrible, elle se débattait contre quelque chose d’invisible, donnait des coups dans le vide.

— Pauvre jeune femme, murmura Nab.

— Méfie-toi des apparences, lui dit Nico. À vue de nez, elle a un peu plus de cinq-cents ans. Avec les Kitsune, tout n’est qu’illusion.

— À vue de nez… ?!

— Littéralement. Et les cinq queues sont un bon indice, aussi.

Le moine aussi marmonna quelque chose. Une fois la renarde calmée, il rajusta la couverture et prépara un bouillon. Cette fois-ci, il ne lui donna pas directement. Avant ça, il ouvrit se saisit avec précautions d’un coffret rangé tout en haut de son plus haut placard ; il choisit avec soin un flacon dans ce coffret et, après avoir observé la Kitsune quelques instants, mélangea la pointe d’un couteau de la poudre que contenait ce flacon au bouillon.

Lorsqu’elle eut fini d’absorber le breuvage, il la réinstalla du plus confortablement qu’il put, et dégagea son visage des longs cheveux noirs qui y tombaient.

— Tiens le coup, Rouge, lui murmura-t-il. Demain, je descendrai au village.

Une grimace de dégout lui déforma le visage.

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